L’INTERVIEW A LA UNE / Côte d’Ivoire-France / Kiunga / Désirée Roua / LA BONNE DIRECTION

C’est dans ce sens qu’elle voulait aller. Dessiner un chemin qui choisisse sa propre direction et donner aux artistes les moyens d’aller au bout. Depuis presque dix ans, Désirée Roua tient une énergie d’art inépuisable. A partir de 2013 et la création de « Désir d’Art », elle a succédé les réalisations. L’ouverture d’une galerie pour commencer, nomade puis sédentaire, des résidences d’artistes, l’organisation d’un festival au Sénégal… Et chaque fois, la distance au Continent n’a cessé de se réduire. Une Afrique toujours plus présente, impliquée et novatrice. Elément moteur, accélérateur de particules, prononcez-le comme vous voulez. L’Afrique est un cœur et pulse la couleur. Inévitable donc, qu’elle finisse par franchir le pas.

En juin 2022, Désirée Roua et ses associés lancent leur incubateur artistique. Et ce n’est pas un mot à la mode, mais une réponse à des besoins concrets. L’activité artistique est génératrice… d’économie. On n’en est plus à discuter la qualité du travail, mais de sa capacité à nourrir l’envie, l’achat, la crédibilité sur un marché qui demande à se développer. L’artiste peut l’aborder dans les meilleures dispositions. Et c’est la raison même de ce projet.

Autour d’elle, beaucoup d’énergies. Des gens qui viennent de l’entrepreneuriat, des financiers, des spécialistes du web, des médias africains aussi. C’est la première fois que l’expérience est conduite et qu’elle se donne le temps d’être. Sans urgence, dans la construction, brique par brique.

Propos recueillis par Roger Calmé
Photos : Kiunga et DR

Interview, réalisée le 20 février 2022, France-Sénégal.

Quand on vous demande à quel moment est venue l’idée, vous répondez presque toujours que c’est dans la durée, dans l’enchaînement. Quelles sont donc les étapes qui précèdent cet incubateur ?
Je dirai qu’il y a deux choses. La première est dans la proximité de l’artiste. Je pense que je suis profondément attachée à cette vie et ce qu’elle génère d’énergie. C’est assez personnel au départ. J’ai toujours voulu voir… l’envers de la toile. Qu’est-ce le désir de création pouvait nourrir de sentiment ? Parce que c’est autant du plaisir que de la frustration. Ensuite il y a l’idée collective. Quand on crée l’association « Désir d’Art», en 2014, il s’agissait d’un collectif d’artistes, avec des projets d’expositions nomades, là où l’inspiration nous portait. Le lieu est venu ensuite, et déjà à ce moment-là, on avait en tête ce projet de mettre des ateliers à disposition. La proximité des artistes et un lieu pour rendre ça possible.

On a cette impression d’un lego, qui se monte brique par brique…
… grâce aux rencontres. Je suis très attachée à ça. Il y a des personnes avec lesquelles des choses très fortes se sont faites. Je repense à la chanteuse argentine Aylen qui nous a accompagnés, et puis (plus récemment) à la rencontre de Kirdassi, qui est Tchadien, et qui va impulser notre projet actuel. Je pense aux artistes Sylvestre Bruly Bouabré, Caszi, Djeka, le photographe Seyba Keita, je pense à Baba Ly, Yakhya Ba … En tous cas, il y a des personnes à un moment, et ce n’est pas un hasard. C’est vraiment le cas de Kirdassi, qui m’a inspiré de mettre nos acquis au service de l’Afrique.

A partir de juin, premiers ateliers, premières tables rondes, et un programme qui s’étoffer au fil du temps.

Jusqu’ici, vous travaillez à partir de la France et de la région Aquitaine. Changement de domicile donc, cette fois, c’est en Côte d’Ivoire que se trouve le projet.
Là aussi, ça s’est inscrit dans la durée. Désir d’Art devient DAAF (en rajoutant Afrique et Focus). On organise des résidences, un accompagnement selon le besoin des artistes. Avec une association culturelle sénégalaise, un premier festival à Kaolack, jumelé avec Mérignac, et auquel s’associent l’Institut français, l’Alliance Française, la Sodav… et le centre culturel régional de Kaolack. C’est à ce moment aussi que se pose la question centrale de l’immigration. Et cet appel à la jeunesse d’oser rester. Pour cela, évidemment, il faut que ce soit possible. Rester, et réussir ici en Afrique. On en à ce point, très précisément, de la réflexion.

On a quand même l’impression d’un terrain complexe, où se mêlent des intérêts particuliers… et pas toujours en phase les uns avec les autres.
Il y a beaucoup d’aspects quand on parle d’une économie culturelle. Ça concerne la monétisation, les droits d’auteurs, la promotion conjointe des arts traditionnels et de la création contemporaine, la sensibilisation des entreprises et des acteurs étatiques, la communication… Et ça, il faut le maîtriser à son niveau. L’artiste n’a pas à devenir un spécialiste de tout, mais il peut en prendre conscience et intégrer des stratégies. L’incubateur a cette fonction de donner des outils et de créer de possibles synergies. Vous avez remarqué cette demande que les artistes font aux politiques ? Tout simplement que le courant ne passe pas. L’incubateur a cette fonction de le rétablir. Entre l’entreprise, les décideurs, les artistes, les lieux culturels… Faire comprendre que la culture est un vrai vecteur économique et qu’elle a une réelle importance dans le vivre ensemble.

Vous allez débuter l’activité en juin prochain. Très concrètement, ça va se passer comment ? La pertinence du projet, ce sont d’abord les gens qui nous ont rejoints. Mohamed Boye a accompagné plus de 200 projets et formations d’entrepreneurs, ces cinq dernières années. Il a une grosse expérience des actions communautaires. Du côté de l’Alliance française, Jean-Noël Sarr, directeur exécutif, et qui est un spécialiste de l’accompagnement, de la communication et du digital. C’est d’eux que la qualité des formations dépend. Ensuite, et c’est également très important, la fondation Fredrich Naumann nous soutient dans cette ambition. Joachim Holden directeur Afrique de l’ouest de la fondation été la première personne à laquelle j’ai présenté le projet. L’idée les intéresse. Enfin, au plan de la communication (sourire), le magazine ZO pourrait aussi nous rejoindre. On a pas mal d’idées communes et notamment sur la place de l’art dans la vie sociale. 

Entre un an et un an de formation pour acquérir des gestes adaptés. L’art est aussi dans une relation au monde extérieur, sociale et économique.

Pour les premiers candidats, on peut avoir une idée du programme ?
C’est encore un peu tôt pour donner la durée exacte du cursus, disons entre 3 et 18 mois. Ils vont se familiariser avec le marketing management, la maitrise digitale, les obligations étatiques pour la protection de leur travail, ou encore l’organisation d’un évènement… Je pense aussi à la communication, et d’affirmer ce qu’ils sont. Seulement il faut savoir qu’en Europe, hors le milieu des galeries et des salons, c’est quasiment impossible de vivre. Au point que les artistes européens délaissent ces vecteurs comme canaux de diffusion. C’est dire l’importance de l’Afrique.

Cet incubateur mis à part, comment vous envisagez les autres activités en cours ? Notamment les résidences…
On voit ça comme un tout. La résidence d’artistes, programmée pour 2024 en Aquitaine, est une occasion d’échanger entre des lycéens locaux, dans des filières d’art et des artistes africains, la Gironde et la Charente-Maritime, en charge des mineurs étrangers. Le sujet n’est rien de moins que la traite, donc de leurs regards respectifs sur cet évènement et comment il va impacter la création. Il est également très possible que dans les mois à venir, une galerie ouvre sur la lagune Ebrié (Abidjan). Ce sera un lieu original, dans des containers recyclés. L’idée du container, de la circulation des matières, ça n’est pas anodin. Enfin il est très important que le Festival International des Arts et des Cultures Africaines continue d’être présent. On pense par exemple à des bourses pour les artistes.

Vous parliez aussi d’une caravane, dès l’an prochain…
Le Forum mondial de l’économie sociale et solidaire permet beaucoup de choses, de la réflexion bien sûr, des rencontres entre les populations, mais aussi de prendre la température politique. Qui est prêt à s’impliquer et comment ? On a pensé à cette Caravane, parce qu’elle concerne la jeunesse, parce qu’elle croise les gens d’ici et ceux qui viennent d’Occident ou d’Asie. C’est du dialogue, c’est l’envie de faire les choses différemment.

Contact:
Bureau Dakar: 00 221 514 00 70
desiree.roua@gmail.com
galeriekiunga@gmail.com
desirdart.afrique@gmail.com

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