Sénégal / Peinture / Yancouba Badji / LE DERNIER RIVAGE

D’abord, il y a les chiffres et la réalité qu’ils recouvrent. En 2021, plus de 1300 morts ont été dénombrés sur la traversée entre l’Afrique et l’Europe. L’année est la plus meurtrière depuis 2018. En sept ans, la Méditerranée a enregistré près de 23 000 morts et disparitions, dont 80% sur la route centrale qui relie l’Afrique du Nord à l’Italie et Malte. Le 17 novembre dernier, 75 personnes ont ainsi perdu la vie au large des côtes libyenne. Sur ce drame, le silence est tombé. Si les Libyens se livrent aux pires exactions, l’Union européenne ne cesse d’entraver les activités de sauvetage. Ce fut le cas en avril dernier où des canots sont restés toute une nuit dans l’attente d’un secours. Radios éteintes, messages sans suite. Au matin, 130 victimes s’ajoutaient à cette liste de la honte.

Témoigner de cette réalité, par ces yeux sortis de la nuit qui disent à ceux que les regardent l’urgence absolue. Lapa lapa, campo Bakhar, Libye
2017, 75 x 75 cm, huile sur toile
réalisée à Zarzis (Tunisie)

Dire le drame ou le peindre, en tout cas le sortir de cette conjuration silencieuse. Au cours de son passage en Libye, Yanouba Badji s’est souvenu qu’il était peintre. De ces semaines d’enfer, il est allé chercher les visages des femmes, des hommes et des enfants, enfermés dans les camps, condamnés à la faim, au viol, à l’esclavage et qui se précipitent vers l’eau comme une délivrance. À cet instant, et c’est toute la vérité de ce travail, l’humain a perdu tous ses droits. Il n’a plus d’identité, plus de couleurs, sans aucune reconnaissance, rejeté à l’eau qui l’engloutit. Témoigner de cette réalité, par ces yeux sortis de la nuit qui disent à ceux que les regardent l’urgence absolue.

Marche forcée dans le Sahara
2018, 38 x 61 cm, huile sur bois
réalisée sur l’île de N’Gor (Sénégal)


Les critiques ont été unanimes. C’est un travail de peintre au sens le plus fort qui soit. Un travail d’humanité posé sur la toile. « Ces gens liés presque organiquement, comme un seul corps, pour essayer de traverser ensemble la nuit de la mer et celle du désespoir. C’est l’arche de Noé (…) fracassée en plein déluge« , écrit Christophe Laurens, comme beaucoup dans cet instant de la critique où il est impossible de dissocier le trait, la couleur du sujet dont ils traitent. Des visages, des corps qui s’emmêlent, charroyés par le ciel et l’eau, par la mort et la lumière, cette dernière lueur… et qui n’est rien d’autre qu’une humanité à retrouver.

« Dire, “non, ça ne va pas”, je peux le dire avec ma peinture.
Mes armes sont mes pinceaux et mes couleurs. Ça me sauve la vie, ça me lave le cerveau, c’est pour ça que je m’engage tous les jours, que je consacre du temps à ma peinture. C’est grâce à elle que je vis, que je partage. Quel bonheur quand je vois que je touche ceux qui regardent mes œuvres ! Cela me sauve. »
Yancouba Badji (In L’Observatoire des Politiques culturelles
N°58, décembre 2020, propos recueillis par Danielle Bellini)

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Renaître, de Yancouba Badji, du 23 décembre 2021 au 15 janvier 2022, galerie Talmart (Paris)
https://talmart.com/renaitre-yancouba-badji-exposition
RC (ZO mag’)
Photos DR et Yancouba Badji, by courtesy galerie Talmart.

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