Tchad / Plasticien / Appolinaire Guidimbaye / AVANT QUE L’OCEAN NE SE TERMINE

Il est impossible que l’idée ne vienne pas à l’esprit. Le rivage est un lieu tellement particulier. Il porte en lui la conjugaison. C’est ici, dans ce ressac que la Terre croise tous ses éléments. L’immensité de la mer, celle du ciel et la terre. Appolinaire Guidimbaye vient d’un pays (Tchad) qui n’a pas d’océan, mais qui touche au désert. Et cette sensibilité est la sienne. De voir l’homme, aussi minuscule soit-il, dans la conscience de cet infini. Un homme (dérisoire) et qui réfléchit à sa place, à l’inscription qu’il dessine, au poids qu’il fait peser. L’océan et le ciel sont silencieux, mais ils portent le poids de l’homme et son ombre considérable.

En 2019, le plasticien est en résidence à Assinie Assouindé (Côte d’Ivoire). À cette époque déjà, sa démarche tient une part importante dans le recyclage des matériaux. L’objet est un alphabet dont il faut ensuite organiser les phrases, pour que le sens apparaisse. « Je marchais, dit-il, et mon attention a été attirée par un tas de matières, noires et huileuses. J’ai ramassé comme je le fais souvent et je les ai ramenées à l’atelier, pour les laver, les sécher et confectionner le lendemain une « toile » noire de 2, 50 m par 1, 20. La surface était incrustée de particules d’aluminium et il s’en dégageait une force que je n’arrivais pas à décrire. » C’est sur ce papier bitumé, sur ce support fossile et pétrolier qu’il commence à écrire son histoire. Plus tard, il le présente à un ami qui ressent la même intensité de la matière, comme du propos.

Dans cette sombre épaisseur, le visage est la conscience obligée, avant d’être un remords.

Collecter, d’une certaine façon, consiste à remonter l’histoire. Le rivage est un livre ouvert et l’océan nous remet de façon très lisible le récit de nos exactions et de notre inconscience. La série « Empreintes » participe de cette façon double. Tout comme l’isolation thermique qui a motivé la fabrication de ces plaques bitumées dont le plasticien se sert ici. « L’isolation, explique-t-il, participe d’un progrès, et en même temps, elle est synonyme d’enfermement et d’exclusion. Toute notre activité produit cette dualité, » et nous en sommes prisonniers. Parce qu’il faut revenir maintenant, dans le travail comme dans la société, à cette condition humaine, cette fragilité de la personne, coincée entre des plaques sombres.

L’exposition qu’il présente aujourd’hui, aux côtés de Christophe (sculpteur) parle de ce piège et d’une nécessité de la décision. Son voisin de galerie propose une alternative métallique de la douceur et de la poésie. Doff évoque de son côté une prise de parole, une concordance entre les peuples et un refus du pragmatisme suicidaire. « C’est une chose que les politiciens sont actuellement incapables de produire. »

Il sourit, il parle du temps auquel il faut redonner du sens, il montre un travail qui prend cette latitude, du rivage à l’atelier. D’ailleurs ses personnages sont à cette image. Des croisements de fils métalliques, des dessins humains, parés de perles, de verroteries, des émergences de la couleur dans l’obscur momentané, sur cette plaque de bitume que l’océan lui propose de ré-écrire.

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« Habiter la Terre », Doff et Christophe, du 28 octobre au 20 novembre, galerie Art Z, 27 Rue Keller, 75011 Paris.

Roger Calmé (ZO mag’)
Photos: DR et Appolinaire Guidimbaye
A lire aussi : Appolinaire Guidimbaye / TRACEE DANS LE SABLE | ZO mag’ (zoes.fr)

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