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Côte d’Ivoire / Sylvestre Bruly Bouabré / EST-CE AINSI QUE LES HOMMES VIVENT ? (*)

C’est comme ça depuis toujours. Les employés de bureau, à la sortie du turbin, s’en viennent regarder les belles putains. Les gamins se cachent dans l’angle des murs ; les curés se déguisent et s’assoient au cabaret. A Berlin, à Kinshasa, Buenos-Aires, Osaka, ces ruelles sont celles du vice et du rêve. On le sait et on glousse derrière sa main. Et puis il arrive que le peintre en réalise le tableau. Sylvestre Bruly Bouabré le fait en 2013. Et la réaction est immédiate.

Dans les années 20, au lendemain de l’immense boucherie, dans cette Europe ravagée et mutilée, Otto Dix montrait cette société de la nuit. Les femmes s’offraient sur des canapés, dans des lumières violette, dans des nudités toxiques, elles étalaient leurs chairs, l’inconcevable et scandaleuse abondance de leur ventre et de leurs cuisses. A peine sortie du bordel, la bourgeoisie poussait des hauts-cris. Sylvestre Bruly travaille alors de la même façon. Outre le formidable défi pictural de rendre à ces femmes une inconcevable magie, il montre la misère de Yopougon. Le dernier recours, l’ultime subsistance. C’est une peinture sociale, au sens premier du terme, qui exhibe ce que l’on ne veut surtout pas voir.

 » On peint toujours la guerre, la paix. Moi, j’ai choisi de peindre la femme, parce que ça anoblit l’art «  Sylvestre Bruly Bouabré

Né à Dalao en 1973, Zogoro Sylvestre n’est autre que le fils de l’immense Frédéric Bruly Bouabré. Pendant plusieurs années, il a d’ailleurs travaillé dans son atelier comme assistant. L’école est idéale. Il y apprend l’extrême rigueur du trait, l’implacable plasticité du corps. Si bien qu’en 2010, à 37 ans tout de même, Sylvestre montre ses travaux personnels. Les amateurs l’ont alors compris. Les expositions au Bicici d’Abidjan, puis à la formation Charles Donwahi mettent en évidence la maîtrise du dessin et de la couleur. Quant à la thématique, elle explose à la figure des moralisateurs. En 2013, son exposition à la galerie Koffi-Yao fait un beau raffut. Des femmes nues, des femmes lumières, étalées dans la luxure, pornographiques et sacrément révélatrices !

 » On peint toujours la guerre, la paix. Moi, j’ai choisi de peindre la femme, parce que ça anoblit l’art « , clame-t-il alors. Dans un bel article, le critique ivoirien Yacouba Sangaré évoquait le rapport à Egon Schiele et Oskar Kokoscha. C’est de cette même veine que son pinceau se nourrit. De cette « nouvelle objectivité » qui montre la vie dans sa totale crudité.

C’est le cabaret de la dernière chance, le bunker de l’ultime rafale.

Cessez donc d’agiter vos crucifix et résolvez la misère. En attendant, on pousse la porte du Dream Bar, dans sa lumière violette. Observez avec attention. La main refermée sur une bouteille, la bouche tordue par le sommeil, le regard qui s’éteint, Sylvestre revient à longueur de tableau sur ce couple insondable de la beauté et de la misère. « L’Ange bleu » de Sternberg ne parlait que de ça, les filles d’Egon Schiele, les mutilés d’Otto Dix aussi. C’est le cabaret de la dernière chance, le bunker de l’ultime rafale.

On attend donc beaucoup des contacts que le peintre et Désirée Roua ont noués ces deux dernières années. Que ces fabuleuses peintures reviennent à la lumière et d’autres séries encore qui montrent ce qu’il faut voir. Ces femmes sont superbes, elle étalent au grand jou, l’hypocrisie de ce monde. Ce sont des révélateurs d’âme. Regardez ces chairs immenses, dans lesquelles vous vous vautrez, c’est la naissance du monde, que peint Gustave Courbet, en 1866. Et n’y voyez d’autre vice que celui de votre indifférence !

(*) poésie de Louis Aragon

Roger Calmé (ZO mag’)
Photos : DR et ©Désirée Roua
Contact : Kiunga Galerie 
63, rue Raymond Poincaré 33110 Le Bouscat.
galeriekiunga@gmail.com
http://galerie-art-bordeaux.com/
Tél. : 06 62 90 79 71

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