Mary Sibande / Le monde de Sophie

Le quotidien de la servitude. Le seul travail que l’on pouvait espérer. Domestique. Dans la maison des Blancs. Pour souvenir, Mary Sibande a créé « Sophie », servante en robe bleue et tablier de service. Réminiscence de sa famille et de toutes les femmes noires, grandies sous l’apartheid. L’œuvre a fait le tour du monde. Artiste majeure dans un pays qui peine à recouvrir la liberté.

C’est difficile de parler d’autre chose. Parce que l’histoire est là et que la nuit, ça ne vous laisse jamais en paix. L’Afrique du sud n’est pas prête d’oublier l’apartheid. C’est gravé dans les chairs et omniprésent dans la création. Mary Sibande le dit dans chacune de ses œuvres. En créant « Sophie », son alter ego de résine, dans les habits d’une domestique, c’est de sa famille d’abord dont elle parle. On devenait servante chez les Blancs « parce que c’était la seule chose qu’on pouvait faire. » La grand-mère lui avait raconté sa vie, le quotidien de la servitude, qui avait marqué quatre générations de femmes. Témoigner ? Oui, mais en trouvant une autre façon que la caméra ou l’enregistreur. « Une fille noire de ma génération ne peut faire autrement que de parler des problèmes de discrimination. Depuis l’apartheid, peu de choses ont changé. »

L’Afrique du sud n’est pas prête d’oublier l’apartheid. C’est gravé dans les chairs et omniprésent dans la création

 « Une fille noire de ma génération ne peut faire autrement que de parler des problèmes de discrimination. Depuis l’apartheid, peu de choses ont changé. » Mary Sibande

Le déclic a certainement été la rencontre avec le travail de Juan Munoz. Des personnages ordinaires, saisis dans des spasmes de vie, des rires, des cris… « Sophie » habite ces mêmes stéréotypes. En la créant (à son image), Mary Sibande s’associe aux femmes noires, domestiques, femmes de peine (et de courage). « C’est un morceau de notre histoire très important dans la communauté noire. Et de cette façon, je pouvais représenter ces femmes sans exploiter leur image. »

Rêvant d’être une cavalière, une chef d’orchestre…
Si bien qu’en 2008 déjà, la galerie Momo, véritable institution en Afrique du Sud, lui propose d’exposer. Premières installations, puis en 2010 une présence à la Biennale de Venise dans le pavillon sud-africain. La même année, au moment de la coupe du Monde, ses immenses bâches tendues entre les immeubles de Johannesburg, racontent encore cette difficile reconstruction de l’âme. C’est ainsi que le monde découvre Sophie, dans sa robe bleue, très victorienne, et son tablier de dentelle, les yeux clos, rêvant d’être une cavalière, une chef d’orchestre, une amoureuse mondaine. Dans des combats sublimes, des affrontements de titans, à la conquête d’elle-même.

Depuis 2010, Mary multiplie les moyens d’exprimer l’histoire. Il était temps que Sophie trouve un peu d’apaisement. On l’a vue à Lyon (2013) et à Londres (2017), dans ce remarquable rassemblement d’artistes africains qu’est la Foire 1.54. Elle est également dans les collections permanentes du musée de Toledo. Le message est passé… et Mary Sibande explore désormais sa propre présence dans le temps.  « Je me souviens d’avoir pensé que je devais la laisser partir… Je devais chercher d’autres façons de raconter des histoires. Par exemple que j’ai besoin de me regarder. Où étais-je en 94 quand ma grand-mère était dans la file d’attente, quand j’avais 11 ans ? » Et en 1989 ? Elle avait 7 ans. Au cours d’une marche de protestation, des Noirs avaient été aspergés de bombe de couleur rouge par la police. Plus facilement repérables… pour le passage à tabac. En Afrique du sud, la couleur reste essentielle.

Roger Calmé (Zo Mag’)
Photos DR

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