Maroc-France / Photographie-vidéo / Ymane Fakhir / CITES FROIDES ET MAINS DE PIERRE

Quand elle s’intéresse à un objet ou un lieu, Ymane Fakhir le fait avec une attention identique à celle portée aux personnes. L’objet témoigne de choses très intimes. Il répond, comme l’humain, à des rituels, des fonctions, si profondément ancrées, qu’elles immobilisent nos existences. Dans la société musulmane, comme chez d’autres, les hommes et les femmes occupent une place stricte. La confection d’un trousseau, le tri du grain, le partage d’un gâteau à la disparition d’un proche, la chorégraphie des gestes et les habits portés à un mariage, témoignent de ces rituels. Ymane les enregistre avec beaucoup de soin, le plus objectivement possible, dans une absence totale de l’effet. D’un sujet à l’autre, le média diffère. Il peut s’agir de vidéo, de récitation, de performance ou de photographie. Mais le propos reste identique : comment des femmes et des hommes, issus de cette société arabo-musulmane, vivent-ils dans la diaspora ou au Maroc, entre cette la modernité et la tradition, entre le présent et les siècles sédimentaires ?

Entre 2005 et 2008, la photographe s’était intéressée au trousseau. Il s’agit d’un moment important où la mère transmet plus que la robe et les bijoux, un instant qui insiste sur le rôle à jouer, la place à tenir, selon des coutumes immuables. De la même façon, elle s’est intéressée aux mains qui répètent le même geste (Cheveux d’Ange, Graines et Blé), à savoir le tri des grains de blé par sa grand-mère. Et quand elle s’intéresse à la « Part du Lion », il ne s’agit pas d’une fiction, mais d’un gâteau confectionné au moment d’un décès et dont le partage reflète la place qu’occupent les membres d’une même famille et la hiérarchie à laquelle ils obéissent.

L’un reflète l’autre et peu importent la langue et la culture, nous sommes les filles et les fils de cette séparation et de cet isolement.

Monté en 2017, « The Lion ‘s Share » tient d’une algèbre familiale, dans laquelle les personnages relèvent là encore de l’abstraction. A l’image de la mariée, ils jouent ce rôle et prennent la part et la place attribuée selon qu’ils sont époux, épouse, père, mère, frère, sœur, fils ou fille. Aucune dérogation, mais un théorème inflexible coupé de toute autre réalité.

Dans le travail d’Ymane, la notion d’isolement est froide et permanente. On repense au travail qu’elle a réalisé sur la cité de la Castellane, présenté à Manifesta 13 (Marseille, 2020). La Castellane est une cité comme d’autres, à l’extérieur de la ville, paupérisée et stigmatisée. Comme elle le dit dans une interview à « Mécènes du sud », il n’y a aucune raison d’aller à la Castellane quand on n’y habite pas. C’est un lieu solitaire, loin de l’autre vie, de l’autre berge, hors la « norme ». « Les contraintes que nous vivons aujourd’hui trouvent un écho : nous entendons parler de foyers fragiles, de violences ou simplement de privation. Les habitants de l’île en subissent depuis des années : avec des moyens de transport limités qui les isolent de plus en plus, l’absence totale de structures à proximité. », dit-elle. Les foyers se fragilisent, la violence et le repli accentuent un peu plus cette séparation, d’autant plus singulière qu’elle touche de façon égale toutes les communautés. Entre l’intime et le collectif, il n’existe pas de limite véritable. L’un reflète l’autre et peu importent la langue et la culture, nous sommes les filles et les fils de cette séparation et de cet isolement.

Roger Calmé (ZO mag’)
Photos : Ymane Fakhir
Ymane FAKHIR – Documents d’artistes PACA (documentsdartistes.org)

Repères :
Ymane Fakhir est en 1969 à (Maroc). Elle a étudié les beaux-arts à Casablanca, avant de venir en France et de poursuivre sa formation à l’Ecole des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence, puis à l’Ecole nationale de la photographie d’Arles dans le cadre d’un échange.
Elle vit et travaille à Marseille.

A lire : l’interview d’Y. Fakhir dans Mécènes du sud : Retour sur l’île avec Ymane Fakhir – Mécènes du sud (mecenesdusud.fr)

Expositions individuelles:
2020 : As we go a long, Parallèle du Sud, Manifesta13, Espace 13, Marseille (France).
2017 : The Lion’s Share, Kulte Gallery, Rabat (Maroc).
2013 : Taking Care, Room Project, Frac Paca, Marseille.
2012 : Handmade, LOOP Art Fair, video art, galerie of marseille, Barcelone (Espagne).
            Ymane Fakhir, Galerie of marseille, Marseille.

Expositions collectives :
2021 : Matière à Mijoter, Maif Social Club, vidéo Handmade, Paris.
            Ce qui s’oublie et ce qui reste, vidéo Handmade, Palais de la porte Dorée, Paris.
            Trilogie Marocaine 1950/2020, La reina Sofia, Madrid.
2020 : Le gouffre du Léopard, Manifesta, curatrice Alya Sebti.
            Festival SFP4 Sharjah, vidéo An Nissa, Sharjah, Dubai.
2019 : Biennale PACT, Topographie1 et 2, Carreau du Temple, Paris.
            Les Marocaines, curatrice Nathalie Locatelli, Maison de la photo, Lille (France).
            Festival Phot’Aix, Transmission, carte blanche Brigitte Manoukian, Aix-en-Provence (France).
2018 : Festival Nova, vidéo An-Nissa, Brooklyn, USA.
            Festival Jaou, Pavillon Feu, commissariat Amel Ben Attia, Tunisie.
            Festival La nuit de l’instant, Marseille.
            Ajammar, Fondation Slaoui, curatrice Sonia Recasen et Kenza Amrouk, Casablanca.
            Festival Est-Ouest, vidéo An-Nissa, Die (France).
2017 : Vidéobox, Topographie1, Carreau du Temple, Paris.
            Connectivités, Galerie de la Méditerranée, Mucem, Marseille.
            À gorge sèche, après la traversée, Bruxelles (Belgique).
2016 : Le Paradis, un peu plus loin, Galerie Dix9 – Hélène Lacharmoise, Paris.
            Les sept démons, Espace d’Art Contemporain H2M, Bourg-en-Bresse (France).
            Sacrées Graines, Institut des Cultures d’Islam, Paris.
            The Invisible Scent of History, Handmade, Washington, DC (USA).
2015 : Alimentation Générales « Légers décalages » Palais de Tokyo, Paris.
            Intercessions, Galerie Delacroix, Tanger (Maroc).
            Vous restez pour diner, vidéo Handmade, Musée Arteum Châteauneuf-le-Rouge.
2014 : FOOD, Musée des Civilisations de l’Europe Mucem, Marseille.
            Le fil des possibles, Espace de L’Art Concret, Centre d’Art Contemporain Mouans-Sartoux
            FOOD, SESC Pinheiros, Sao Paulo, Brésil.
            New Africa, Casablanca, Maroc.
2013 : Everywhere but now, 4e Biennale de Thessalonique, Grèce.
            Pierre qui roule…, Etemad Galerie, Dubai.
            Evacuer M, Galerieofmarseille, Marseille.
            Pour un monde durable, Fondation Gulbekian, Portugal.
            Ici, Ailleurs, Friche la Belle de Mai, Marseille-Provence 2013 Capitale Européenne de la Culture.
            Tisser les liens, Pavillon Vendôme, Aix-en-Provence (catalogue)   

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