Zimbabwe / Photographie / Kudzanai Chiurai / AUX FUTURS COMBATTANTS DE L’ESPACE

La photographie a beaucoup à voir avec le cinéma, quand elle joue au plan séquence. Dans ce travail de Kudzanai Chiurai, qui s’intitule « Révélation VIII, (2011) », le photographe zimbabwéen présente une table d’amis, la nuit, dans un décor reconstitué. La moquette est en plastique, une jeune femme titille les tétons de son compagnon, tandis qu’un de leurs camarades amène un parasol, qui ne servira à rien, mais possède des franges en velours. Plan fixe d’une jeunesse sud-africaine, traitée de manière parodique. L’observateur peut penser qu’il s’agit aussi d’une réunion de gangsters, en train de préparer un coup. L’Afrique du sud est violente et l’Occident a du mal à se faire une idée sur ce à quoi elle ressemble. Y’a-t-il dans les rues de grands animaux qui se promènent ? Des charniers ouverts ou des comédies sentimentales ?

Depuis quelques années déjà, il est reconnu comme l’un des photographes majeurs de son époque. A titre de référence, il a été l’un des premiers étudiants noirs en arts plastiques à l’université de Pretoria. Pourtant il faut attendre 2014 pour que les rencontres d’Arles lui consacrent un peu d’attention. Ses « Impressions from South Africa, 1965 to now » montrent une Afrique australe plutôt méconnue en Europe, sous un angle politique et économique, qui d’ordinaire est réservée à l’information générale. Pauvreté, injustice résiduelle, violence, permanentes collisions identitaires… Kudzanai Chiurai le dit alors de cette manière : « Ces travaux sont hantés par la question des conflits dans l’Afrique contemporaine. Les espaces dans lesquels ils prennent place varient selon nos propres conceptions de ce qui définit un conflit. Par conséquent se pose la question de notre compréhension de ce que peut être la résolution du conflit, ainsi que celle de la nature et de la légitimité des forces que nous mettons en œuvre dans nos processus de paix. »

Les gens viennent dans l’œuvre. Ils lisent à l’intérieur, ils regardent des films et d’autres choses que le monde a enlevé des présentoirs.

Un conflit. Il faut se rappeler cette phrase de Mitterrand qui aurait dit (à propos du Rwanda) : «Dans ces pays-là, un génocide, c’est pas trop important » ». Il en est de cet épisode monstrueux comme de la famine, comme de la culture, comme de l’impossibilité à un développement qui soit le sien en propre. Ces pays-là ! Politique, Kudzanai Chiurai l’est en permanence, et ce n’est pas à lire comme une déclaration de guerre, mais un constat des différences de langages, de priorité, de références. Alors il photographie des moments détournés de la culture occidentale : des vierges au pied de la Croix, des christs qui sont des femmes, baignés de lumières crépusculaires et parfois une famille prise en otages par des malades armés de fusils mitrailleurs. Est-ce l’Afrique que l’Occident laisse derrière lui et impose comme motif de tapisserie ?  

La percussion des mondes. Les images qui en résultent sont de cette nature, bigamie quasi obligée, dont il faut se nourrir avant de franchir l’étape suivante et finaliser la libération. Kudzanai Chiurai consacre un temps important aux archives. Il traine dans les bibliothèques, il épluche les négatifs. « Je considère les documents d’archives et les enregistrements comme des émissions d’Afro-futures. Une fréquence qui a mobilisé et dynamisé la lutte pour l’indépendance et la libération. C’est une archive qui fait entrer le passé dans le présent et qui continuera de résonner alors que nous envisageons notre avenir. » Ne pas oublier de quel instant l’image nait et ce qu’elle produit comme son. Ce n’est pas un instant arrêté, mais une semence porteuse de devenir.

Des christs qui sont des femmes, baignés de lumières crépusculaires et parfois une famille prise en otages par des malades armés de fusils mitrailleurs.

L’une de ses dernières œuvres, « The Library of Things We Forgot to Remember » travaille dans ce sens. Il ne s’agit plus d’une photo, mais d’un lieu qui rassemble des affiches, des enregistrements, des journaux, du travail de peinture… Les gens viennent dans l’œuvre. Ils lisent à l’intérieur, ils regardent des films et d’autres choses que le monde a enlevé des présentoirs. Tout ce savoir, toute cette émotion, cette rage et cet amour, de couleurs multiples et d’expressions plurielles, alimentent à nouveau le cœur réceptif des combattants à venir.

« Je considère les documents d’archives et les enregistrements comme des émissions d’Afro-futures. Une fréquence qui a mobilisé et dynamisé la lutte pour l’indépendance et la libération. C’est une archive qui fait entrer le passé dans le présent et qui continuera de résonner alors que nous envisageons notre avenir. » Kudzanai Chiurai


Roger Calmé (ZO mag’)
Photos: Kudzanai Chiurai
The Library of Things We Forgot to Remember | Gallery (kudzanaichiurai.com)

Repères:
Kudzanai Chiurai est né en 1981 au Zimbabwe. Il est diplômé des Beaux-Arts de Pretoria (Afrique du Sud).
Vit et travaille au Zimbabwe.

Expositions individuelles (sélection):
2019 : Genesis : We Live in Silence, Institut für Auslandsbeziehungen (IFA), Stuttgart (Allemagne).
     Folie et civilisation, Södertälje Konsthall, Stockholm (Suède).
2018 : De temps en temps, Guercino et Kudzanai Chiurai, Zeitz Museum of Contemporary Art Africa (MOCAA), Le Cap (Afrique du sud).
     We Live in Silence, Mariane Ibrahim Gallery, Seattle (USA). 
     Folie et civilisation, Goodman Gallery, Le Cap.
     While the Harvest Rots, Lundgren Gallery, Palma (Espagne).
2017 : Nous avons besoin de nouveaux noms, National Gallery of Zimbabwe, Harare (Zimbabwe).
     En ce qui concerne la facilité des autres, Zeitz MOCAA, Le Cap.
     Nous vivons dans le silence, Goodman Gallery, Johannesburg (Afrique du sud)
2015 : Kudzanai Chiurai, Iyeza, Rhode Island School of Design Museum (USA).
     Sélection de Revelations, Museum of Contemporary African Diasporan Arts, New York.

Expositions collectives (sélection) :
2021 : UBUNTU: A Lucid Dream, Palais de Tokyo, Paris (France).
      Photographs in Our Mother Language: The New South Africa Under Scrutiny, Standard Bank Art Gallery, Johannesburg .
2020 : Avez-vous déjà pensé qu’il viendrait un moment?, Goodman Gallery, Cape Town (Af du sud)
     Allié au pouvoir: art de la diaspora africaine et africaine de la collection Jorge M. Pérez, Pérez Art Museum Miami (USA).
     Témoin : Afro Perspectives, El Espacio 23, Miami.
Uptown South, Adler Beatty, New York.
2019 : Inheritance , New Video Art par Kudzanai Chiurai, Zina Saro-Wiwa et Mikhael Subotzky, Fowler Museum, Los Angeles (USA).

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