Egypte / Plasticien / Ahmed Kamel /A MANIPULER AVEC SOIN

Rien n’est « prédéfini » dans le travail d’Ahmed Kamel. En ce sens que les choses se chevauchent et (se) renvoient une image forcément trouble, double, incertaine et dont nous ne savons plus très bien si elle est le reflet de la réalité (complexe), ou bien s’il s’agit d’une invention de toutes pièces.

Prenons un exemple : en 2017, il conduit un travail qui s’intitule « Did not happen » (Ne s’est pas passé). Une résidence d’artiste lui a été accordée au ministère des Affaires étrangères, en Allemagne. Le projet s’intéresse au brouillage de la perception. Un évènement arrive et la manipulation des images, d’un nombre considérable de celles-ci, doit amener à appréhender la situation d’une toute autre façon que dans la réalité. Un bombardement, un déplacement de population, le comportement criminel de certaines personnes disparaît subitement. Il ne s’est rien passé, veut-on nous faire croire, ou si peu, et c’est ce que l’histoire retient. Il suffit pour ça de multiplier les images, les témoignages, d’entasser les faux, des dizaines de milliers de fois, dûment tamponnés. L’Histoire ne se bâtit-elle pas, pour partie, de cette manière ?

De la même façon, Ahmed Kamel peut s’intéresser à quantité de situations sociétales, des observations intimes, des constats générationnels, et qu’il compare selon les croyances et les lieux. C’était le cas de « About Paradise » où il entreprend de suivre des pèlerins. Une image très percutante figure ainsi des hommes en route vers la Mecque, sous un tunnel autoroutier. La lumière est orange, le groupe semble suivre une invisible étoile. Et de la même manière, le photographe accompagne des marcheurs sur le chemin de Compostelle. La forêt est verte, pluvieuse, les randonneurs se suivent dans le brouillard. Sur l’une des images, sans doute dans une église ou sur le lieu d’une apparition, il y a des bougies allumées. On regarde de plus près : rien n’est vrai. Ce ne sont pas des bougies, mais des cylindres en plastique, avec de la fausse cire, surmontés d’une petite ampoule. Sans doute une minuterie automatique, quand on met une pièce dans l’appareil.

Si c’est écrit, c’est que c’est vrai.

En 2017, à l’époque de la révolution tunisienne, Ahmed Kamel part rencontrer des jeunes, issus de tous les milieux, de toutes les opinions. « Le peuple tunisien a réussi à renverser pacifiquement un dictateur et à établir une démocratie, alors que de manière disproportionnée de nombreux combattants islamistes radicaux viennent du même pays. Cette question tournait dans mon esprit. » Comme quoi, certains clichés… « Barsha Kalam » rétablit une tradition arabe qui consiste à débattre dans le privé, à l’abri des indiscrétions. La parole est possible, il suffit de la prendre, et l’on peut même aborder les sujets tabous, liés à la politique, au sexe et à la religion. Pendant 42 minutes, Ahmed Kamel prouve par l’image que la liberté d’expression est possible, que l’élan démocrate est profond, que l’histoire est là, en train de se faire. Aucune manipulation n’est possible.

« Il y a beaucoup de rencontres avec l’autre dans notre vie quotidienne, certaines sont pacifiques et intégratives, d’autres sont violentes et conflictuelles remplies de suspicion (…). Depuis que j’ai commencé à vivre entre deux cultures, je m’intéresse aussi aux comparaisons visuelles et aux points de rencontre entre différentes sociétés… J’ai effectué des séjours de recherche dans certaines villes du sud de l’Europe et de l’Afrique du Nord, où le mélange des influences des cultures apparaît les unes sur les autres.  » Ahmed Kamel

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Roger Calmé (ZO mag’)
Photos : © Ahmed Kamel
L’artiste sera présent à 1.54 Paris, représenté par la galerie Katharina Maria Raab, du 7 au 10 avril.

Repères:
Ahmed Kamel est né en 1981 au Caire. Il a obtenu son baccalauréat, puis suivi une formation de peinture à la Faculté des Beaux-Arts, Université Helwan, Le Caire (Égypte).
Il a poursuivi par un master en photographie (2014) à l’Academy of Visual Arts Leipzig (Allemagne).
Expositions personnelles :
2018 : « Did Not Happen », zone E, Essen, Allemagne.
2017 : « « Did Not Happen », Rooftop Studio Ministry for Foreign Affairs, Berlin, Allemagne.
2016 : « Sight/Spiral », Erstererster, Berlin.
2015 : « About Paradise/Repetitive Units » , Zone B Gallery, Berlin.
2011 : « Extension », Cinéma les Variétés, Marseille, France.
2010 : « Local Star », Mashrabia Gallery, Le Caire, Egypte.
      « Par la loi », Marks blond, Berne, Suisse.
      « Spirale », Stadtgalerie Progr, Berne.
2009 : « Shop-Abutting », ArtElLewa, Le Caire.
2008 : « Home-the Self », Institut français d’Egypte, Le Caire.

Collections de musées :
2014 Louisiana Museum of Modern Art, Humlebæk, Danemark.
2013 Museum für Kunst und Gewerbe, Hambourg, Allemagne.
2013 Museum Folkwang, Essen, Allemagne.
2012 Museum für Photographie, Braunschweig, Allemagne.
2009 Brandts Museum for Fotokunst, Odense, Danemark.

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