Sénégal / Sculpture / Seyni Awa CamaraDANS UN VILLAGE PERDU AU COEUR DE LA FORET

Parfois, les gens éprouvent une immense difficulté à parler de quelqu’un. Leur vocabulaire n’est pas adapté. En rencontrant Seyni Awa Camara, à la fin des années 80, peut-être les critiques et (certaines) galeries ont-ils eu ce sentiment. Il faut imaginer une femme, dans un village perdu de la Casamance, qui parle wolof, n’est jamais sortie de sa communauté, qui travaille la terre et met au monde des milliers de personnages comme sortis du néant. Quand ils l’interrogeaient sur son travail, Seyni Awa répondait de façon très déroutante. Ces questions apparemment anodines ne l’étaient pas à ses yeux. Il en était ainsi de la maternité ou encore de la démarche artistique. Si bien que les communiqués de presse présentaient l’aspect curieux d’avoir été rédigés à la hâte, sans trop savoir comment terminer les phrases.

Déroutante. Son histoire peut l’apparaître aux yeux de l’Occidental. Paru en 1994, quelques années après les « Magiciens de la terre » (1989), le livre de Michèle Odeyé-Finzi proposait une réponse. Selon l’auteure, Seyni Awa Camara, née avec ses deux frères jumeaux, aurait été éloignée du village, en pleine forêt, où elle allait survivre quatre mois avant de retrouver la communauté. Quand elle rentre à Bignona, l’enfant tient dans ses mains un bloc d’argile. Elle prétend alors que les esprits lui ont enseigné le travail de la terre. Maternité et tradition diolas sont intimement liées, et les esprits font ici preuve d’une considérable sagesse. L’enfant est revenue, elle peut intégrer cette société où les femmes sont potières. Elle a sa place et aucune exclusion ne peut dès lors la stigmatiser.

« Damay science ma liguège », en wolof,  » je réfléchis, j’ai une idée, je travaille. » Seyni Awa Camara

Il reste alors ce fabuleux travail créatif qui va se développer au fil des années. Seyni Awa Camara commence très tôt à inviter dans son travail quantité d’évocations humaines et animales, traduction plastique de ses rêves et des croyances locales. Les esprits ne l’ont jamais abandonnée. Ils sont là dans ce panthéon, souriants, grimaçants, par la danse et l’union des corps, toutes les fantaisies sacrées et profanes. Une sorte de réconciliation entre le visible et l’invisible, entre le temps d’avant et celui d’aujourd’hui. Et sur ce sujet, elle ne se prononce guère. Qu’irait-elle raconter qui ne soit pas déjà dans la terre magicienne ?

Quand elle rentre à Bignona, l’enfant tient dans ses mains un bloc d’argile.

À la question de son art, elle répond en wolof : « Damay science ma liguège ». On peut le traduire par « je réfléchis, j’ai une idée, je travaille. » Le critique ne sait plus trop quoi dire. Les bords de Seine ne parle pas ce langage. Seyni Awa Camara présente aujourd’hui, à plus de 70 ans, des pièces qui résument (un peu) ce voyage particulier. Une fois encore, dans la galerie d’André Magnin, ce que la terre possède de pouvoirs sacrés, dans le geste quotidien et dans la fréquentation des dieux. De cette terre, on fait la jarre aussi bien que le fétiche. L’eau et l’esprit sont également protecteurs. A quoi bon rajouter des mots sur tout ça. Jamais elle ne dira un mot de ce qu’elle a vu et de ce qu’elle continue de voir. Et les critiques d’écrire toujours les mêmes phrases : « Elle habite une maison au toit de tôle, perdue dans la forêt. »

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Du 24 mars au 14 mai 2022, « Les restes du bruit ». La galerie MAGNIN-A rend ici hommage aux deux artistes Seyni Awa Camara et Estevão Mucavele.
RC (ZO mag’)
Photos: by courtesy galerie André Magnin.
Repères :
Sculptrice et potière sénégalaise, Seyni Awa Camara est née vers 1940 en Casamance (Sénégal). Dans son village de Bignona, les femmes réalisent des poteries utilitaires, en terre cuite. Sa mère l’a initiée à ces techniques.

Depuis sa participation en 1989 à l’exposition « Magiciens de la Terre » (Paris), ses œuvres ont été exposées dans de nombreux lieux, en Europe et aux Etats-Unis.

Expositions individuelles (sélection)
2011 : « Seni Awa Camara entre les éléments », Galeria Kalao, Bilbao (Espagne).
2010 : El Vientre de la Tierra, Galeria Kalao, Bilbao.
2009 : Seni Camara & Ndoye Douts, Galerie Nathalie Fiks, Paris (France).
2008 : « Terracotas », Galeria Kalao, Bilbao.
2007 : Seyni Camara, Galerie Nathalie Fiks, Paris.
2004 : Séni Camara, De Crescenzo & Viesti, Rome (Italie).
1990 : Seni Awa Camara, Gallery 39, Dakar (Sénégal).

Dernières expositions collectives
2021 : Ex Africa, musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Paris (France).
2020 : Alpha Crucis, Musée Astrup Fearnley (curateur : André Magnin) Oslo (Norvège)
2017 : Art/Afrique : le nouvel atelier / Les Initiés : sélection d’œuvres (1989-2009) collection d’art Pigozzi, Fondation Louis Vuitton, Paris.
     Art Paris Art Fair, Grand Palais, Paris.
2016 : Galeristes, Carreau du temple, Paris.
2012 : Figure Libre, Galerie Nathalie Fiks, Paris.

2001 : 49ème édition Biennale de Venise (Italie)
2000 : Africa Hoy Contemporary Art Cultural Center, Mexico (Mexique).
1989 : Magiciens de la Terre, Centre Georges Pompidou, (curateurs: jean-Hubert Martin, André Magnin), La Grande Halle de la Villette, Paris.

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