L’INTERVIEW A LA UNE / Bénin / Peinture / Francel Dagbéto / HIER OU DEMAIN, PAROLES AUDIBLES ET ECRITES

Dans la plupart de ses toiles, Francel Dagbéto pose le dialogue comme un élément graphique essentiel. La parole traverse son travail. Elle est inscrite dans la toile, comme sur une planche de bois, une terre, un corps. Cet ensemble de signes pose des balises entre les personnes, amène des réalités à éclore, invisibles ou matérielles. Il contribue à l’équilibre vital. L’écriture tient ici d’un fluide nourricier, elle est dans le creux et le plein, elle donne le sens.

Idjo (la beauté de la danse), technique mixte, 0, 80 x 0, 70cm (2020).

Cette volonté de remettre le signe dans le travail, de l’inscrire dans une parole plus large que le seul cadre pictural, peut-elle désormais se faire entendre ? Francel Dagbéto considère que la toile s’inscrit dans une façon très ancienne de voir le monde. Les signes écrits, peints, traduits en formes et en aphorismes, contribuent à entretenir la richesse originelle. Rien ne dit pourtant que le monde de l’art soit prêt à l’entendre. Il s’agit d’une parole africaine, dont la résonance demeure attachée à la compréhension du continent. D’autres langages la parasitent. D’autres vocables brouillent les ondes.

Dans l’une de ses dernières toiles, certainement la plus aboutie de toutes, le peintre pose la question du dialogue. Il ne prêche pas pour une exclusive de la compréhension. En aucun cas, il ne se voit comme un dépositaire du sens. Tout juste confirme-t-il cette volonté d’inscrire l’art dans une émotion culturelle africaine. Selon des signes, des fonctions, selon une histoire qui demeure la sienne.

Interview réalisée le 10 février 2022 / Cotonou-Saint-Etienne

Dans ton travail, l’écriture est tout le temps présente. Même si tes toiles ne sont pas écrites, au sens formel du terme, les signes apparaissent en permanence. Hors la toile, tu attaches aussi une grande importance aux mots. Tu nous parles de ce rapport ?
Le lien à l’ethnie Fon est très puissant dans notre famille. J’ai eu la chance de grandir auprès de mon père qui est un gardien de la tradition. Ce qui influence énormément mon travail artistique, au travers du Vodoun et de l’Oricha, selon le mot yoruba qui dit Dieu (Mahu). Dans ce culte, l’écriture est très présente. C’est le Verbe qui donne aux choses leur existence. Dans mes tableaux, cette réalité revient de manière picturale, tout comme elle peut apparaître sur le corps des adeptes. Les signes, les symboles et les traits réalisés à l’aide du kaolin ou de la terre, s’associent pour faire sens. Ce sont des éléments qui n’ont aucun équivalent à l’oral. Elle demande à être décoder, elle est l’écriture première, le Fa, beaucoup plus puissante que la parole.

Dans l’épaisseur du vide, dans sa propre absence, celui-ci prend sa place. Ce qui doit être… L’être et le mot qui le dit.

Tu disais aussi que cette écriture fondatrice est indissociable de l’objet qui lui sert de support. Indissociable de la terre, du corps, et pourquoi pas de la toile.
Le composant visuel est en effet très important. Elle fonctionne par l’utilisation ou la création d’un objet support, avec lequel elle crée un champ graphique. En fait, je travaille de manière similaire sur la toile, dans la continuité de mon parcours initiatique. La toile produit les signes, elle est intimement associée à l’écriture du Fa. Le vide même, le blanc que je laisse, permet à l’invisible de nous atteindre. Tracer des signes, pour moi c’est carrément renaître à l’écriture. Et cette parole est sacrée.

Que réponds-tu à une personne qui prétend que l’Afrique se limite à l’oralité ?
Que ce n’est rien d’autre qu’une manipulation. Je veux dire que cette écriture appartient et nourrit toute notre histoire, chez les Fon, ce système de signes participe de toute représentation visuelle. Ce n’est pas propre seulement à notre famille, mais dans toute l’Afrique. Depuis des millénaires, l’écriture est présente de partout. Seulement, l’Africain ignore sa propre histoire. Ou alors on le tient éloigné et ignorant de celle-ci. C’est une comédie de croire que l’Afrique se limite à l’oralité. Il suffit de prendre simplement l’histoire de « Orunmila » basée sur la sagesse du Fa qui se compose de 256 alphabets. Chacun contient seize allégories et chaque allégorie au moins deux aphorismes. Soit plus de quatre mille allégories et au moins 8500 aphorismes. C’est cela la réalité.

Tu accompagnes la plupart de vos tableaux de citations, de commentaires longs. Pourquoi prolonger ainsi le tableau ?
C’est une forme de revendication si je fonctionne ainsi. Je crois qu’il est nécessaire de défendre notre identité culturelle. Dans mon travail, les commentaires sont toujours présents pour éveiller les consciences et rappeler des parties d’histoire oubliée. Le Fa est plus qu’un épisode, il est fondateur. Comment en arrive-t-on à faire abstraction de sa réalité ? La toile doit aussi remplir cette fonction. En portant l’écriture. En jouant ce rôle d’objet-support dont je parlais plus haut.

Ce n’est pas de cette façon que l’Occident perçoit la peinture. Que t’inspire cette différence de perception ?
C’est triste et révoltant, de constater que l’Occident impose sa façon d’appréhender l’art. Il se pose en juge pour dire ce qui relève de l’art et ce qui ne peut y prétendre. Comme si nous étions incapables de discerner un créateur par nous-mêmes. Comme si l’esprit qui l’habitait nous échappait. C’est de la manipulation et il faut que ça cesse. Mais de l’autre côté, une formation approfondie s’impose pour ses acteurs et journalistes culturels qui ignorent complètement ce domaine. Et au lieu de valoriser la création, ils la privent de tout éclairage, de toute parenté avec celui qui la découvre, de toute capacité de l’émouvoir, de le questionner. Cette distance est la pire des choses, parce qu’elle nous exclut de nous-mêmes. Nous ne nous appartenons plus. En cela l’écrit est important. Nous avons à reconquérir notre langage. Les mots y participent avec la forme initiale, avec la matière. Le mot met un cadre, il donne une sonorité, dans une langue qui est la nôtre. Une langue que nous reconnaissons, inscrite dans l’histoire, portée par ceux qui nous ont précédés.

Le tableau s’inscrit donc dans cette dynamique. Un tableau écrit et porteur de parole…
Voilà pourquoi je veux l’inclure dans le tableau. L’écrit, c’est une langue qui enrichit. Elle est là depuis aussi longtemps que le textile, aussi longtemps que la terre qui fait la poterie et le bois aussi. Tout est imbriqué dans ma toile, et tout est imbriqué pareillement dans la vie. Donc le tableau montre ce réseau, ces correspondances et il le dit. Et il l’écrit.

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Recueilli par Roger Calmé (ZO mag’)
Photos : ©Aris 2022
Contact : (20+) Francel Aris Dagbeto | Facebook
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