Côte d’Ivoire / Peinture / Bernard Tano / A QUELLE HEURE PART CET AVION ?

On peut penser que la rue et la peinture ne sont pas faits dans la même matière. Ce n’est pas une affaire de ressemblance, mais d’intention. La rue va dans une exigence qui n’est pas celle du tableau. Elle roule sans ménagement des tonnes de couleurs, de papiers, des froissements de tôles et d’odeurs. Le tableau choisit, il traduit, et ses mots finissent par trahir l’intention. Voilà, c’est de cela qu’il s’agit. La rue est sans volonté, brutale et instinctive, tandis que le tableau poursuit un but. Ils sont de nature différente, et puis il y a des exceptions.

Carnet intime, technique mixte, 1, 20 x 1, 00 m (2021).

Quelques mois plus tôt, Bernard Tano vient d’aboutir une grande « toile » de quarante mètres de long. C’est un travail « communautaire » qu’il a conduit avec des enfants de la rue. Justement, ça parle de cette réalité. Le peintre de Bingerville ne s’intéresse à rien d’autre. Comment peut-on avoir 6 ou 10 ans et vivre ainsi, dans une indigence de tout. La rue pose la question, le tableau la prolonge et la fresque montre une abondance de réponses, des cris, des chants, des larmes, qui brouillent la toile de couleurs instables, collées, hachées, de matières en mouvement permanent, de plâtre, de métal. Une toile comme un mur, une toile-rue, qui est le support en même temps que la surface, et sur laquelle la vie est écrite. Ce n’est pas une traduction, une figuration de la rue. C’est un instant de celle-ci.

La dernière série de Bernard Tano s’appelle « Ghetto story » et elle fonctionne d’une manière très similaire. « Je ne vois pas vraiment de différence entre peindre dehors, je veux dire avec la rue autour de moi et les enfants qui participent, ou alors de rejoindre l’atelier et de m’y remettre. Je reviens dans l’atelier avec tout ce que je viens de vivre, les voix que j’ai entendues, et c’est toute cette matière qui fait le tableau. » Il a un geste des mains qui englobe, comme s’il rassemblait autour de lui ces matériaux, et que dans cette marmite, la matière commençait à travailler.

Le mot « sens interdit » ne revêt pas la même signification.

« Ghetto story » participe de ce creuset. C’est très différent de la façon dont d’autres peintres ont pu figurer cette réalité. Certains prennent des images fugitives, cachés derrière des autos. Ils éprouvent visiblement un malaise à se confronter à cette minute concrète de la rencontre. Le résultat est ce qu’il est plastiquement, mais il marque aussi une infranchissable distance. Ce n’est pas le cas de Tano, qui ouvre l’atelier et la toile à ce vacarme, ces cris, à cette confusion nécessaire, non arrêtée, qui entretient une véritable énergie. Et qui finit par déborder des limites du tableau. Bernard Tano arrive toujours à sortir du tableau. Il ne reste pas en place. Accroché au mur, bouillonnant, dans le cadre, il en sort.

Durant ce travail, de façon quasi quotidienne, des gosses de Bingerville sont venus le voir. Tano parle de ces instants comme une continuité de la toile, où ces enfants reprennent pied dans la peinture, la même qu’ils font sur les murs, avec la craie, avec des pots d’acrylique, avec des journaux ou des morceaux d’affiches. Que ce soient des mots, de la matière, que ce soit de l’intention pour plus tard, la toile leur appartient, elle est dans leur vocabulaire. Et ils s’y reconnaissent. Parce qu’elle rend aussi les choses possibles.

Les enfants de Yopougon, de Bingerville, les gamins de Douala et de Brazzaville et ceux de Lima, de Mexico, dessinent tous des avions

Sur l’une d’entre elles (Carnet de note, 2021), Tano figure un avion et des passagers assis sur ses ailes. La toile est assez différente de celles qui l’entourent. Même si sa matière est semblable, dans un collage des sons et des supports, elle est comme un souhait, avec beaucoup de conviction. Elle dit que c’est possible, qu’on s’en sortira de tout ça, qu’un jour l’avion s’en va. Ce ne sont pas des mots en l’air. Les enfants de Yopougon, de Bingerville, les gamins de Douala et de Brazzaville et ceux de Lima, de Mexico, dessinent tous des avions, et par les hublots, sortent les mêmes mots, la même couleur. Il n’y a aucune séparation, entre la rue et le rêve, entre les mots écrits sur le ciment et ceux inscrits dans l’acrylique.

Roger Calmé (ZO mag’)
Photos: DR et Bernard Tano
Contact: https://www.facebook.com/bernard.tano.14
Bernard Tano (@bernardtano_) • Photos et vidéos Instagram

« Je ne vois pas vraiment de différence entre peindre dehors, je veux dire avec la rue autour de moi et les enfants qui participent, ou alors de rejoindre l’atelier et de m’y remettre. Je reviens dans l’atelier avec tout ce que je viens de vivre, les voix que j’ai entendues, et c’est toute cette matière qui fait le tableau. »  Bernard Tano

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