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L’EDITO 5 / « MA MERVEILLEUSE V. »

« Ne sois pas méchant avec eux ! »
Un jour, un artiste m’a demandé ça. Dans la relation aux galeries, il comprenait que certaines choses étaient carrément… exaspérantes, franchement connes, inconscientes et vaniteuses, mais il me disait : « laisse tomber!« . Je lui ai dit oui, parce qu’il est un vrai plasticien, mais qu’il est aussi un type bien. Et c’est pas si fréquent que ça.

Un moment, je me dis qu’il n’avait pas tort. Et puis, il y a quelques semaines, je pose la question à une fille qui travaille pour une galerie européenne, lors d’un grand rendez-vous de la sculpture africaine. La question est simple et elle concerne les relations entre le lieu d’exposition et le créateur. Elle me répond : « Il faut que les artistes soient reconnaissants de tous les efforts que nous faisons pour eux. » Reconnaissants !

Elle est la fille d’un grand sculpteur, d’un type qui fait des choses remarquables, dont le nom mérite beaucoup de considération. Et on pourrait lui demander, au passage, si cette réponse le satisfait.

Quelques jours plus tard, à l’occasion d’un autre rendez-vous, vraiment planétaire (!), et qui a suggéré au Monde (en ligne) plusieurs articles (ce qui a rendu les galeries vachement « reconnaissantes »), je vois un post sur les réseaux sociaux et une peintre burkinabé qui titre en gros, une coupe de champ’ à la main: « Merci à ma merveilleuse V. ». L’artiste n’est pas une enfant, elle peint d’adorables tableaux « sentimentaux et thérapeutiques » qui montrent le regard. La merveilleuse V. a posé sa sublimissime attention sur elle, et voilà! On sourit pour la photo, on a le regard pétillant de bienveillance et d’amour réciproque. On est tellement reconnaissants.

Mon ami plasticien (quand il en aura le temps) m’a demandé de ne pas être méchant. Mais quand même… Lorsque la merveilleuse V., consciente de ses responsabilités de galériste est venue planter son tipi en Afrique de l’ouest, je me suis demandé qui elle avait choisi de présenter. Ils se reconnaîtront: un type qui fait du design depuis 30 ans en France, une jeune peintre d’Afrique du sud, issue de la meilleure société « européenne », une peintre de la diaspora, disons d’un âge confirmé, un peintre ivoirien qui bossait jusque-là dans une autre grosse galerie (!) et le fils de (…) , qu’une enseigne courageuse (Kiunga) était allé chercher dans sa solitude.

Prenez place, nous sommes des artistes africains reconnaissants ! DR et Partenariat Nord Sud Bourgogne Mali

Regardez de près, pas un seul « jeune » peintre local, pas une seule figure engagée dans l’instant présent, rien que des gens paisibles, qui ne font aucun remous, des gens « reconnaissants ». Merveilleuse V. qui déteste qu’on lui casse les pieds ! On est loin de ce que Njami et d’autres réclament, à savoir des galeries africaines, capables de s’engager, de poser des choix curateurs, d’être au contact de la vie sociale. La merveilleuse V. est une spécialiste du management culturel, j’ai crû lire quelque part.

Vous dire les choses comme je les sens? Je me tape éperdument de ces gens. Je souris juste à voir cette suffisance qu’ils montrent, alors que la confidentialité de ce qu’ils font est considérable, qu’ils ne sont rien d’autre que d’illustres inconnus qui ne vendent quasiment rien, et ne travaillent à aucune visibilité africaine, si ce n’est celle de leur tout petit équipage. Des gens très ordinaires qui montrent des peintres très ordinaires souvent, parce que ça se vend, et qu’on en a besoin pour tenir une enseigne à Paris.

Sans doute que je mélange un peu les choses et que le propos est racoleur. Je ne déments pas. J’attends juste que ce marché illusoire cesse, que les « merveilleuses V ». laissent la place à des enseignes africaines qui ont quelque chose à dire, qui le disent et qui le vendent. Elles existent déjà. Et on vous en parlera très prochainement, madame V., merveilleuse !

RC (ZO mag’)

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