Interview à la Une, Photographie et numérique
Laisser un commentaire

L’INTERVIEW / Plasticienne Fatima / Fatima Mazmouz LE TEMPS DE SE RÉTABLIR

On a cette tendance assez répandue de considérer la photographie comme une chose arrêtée. Elle est là, regard fixe, qui pose un jalon dans l’histoire, avec ou sans majuscule. En somme, ça s’est passé ainsi ! L’histoire telle que les livres la racontent, l’histoire comme les peuples la voient imposée dans les ouvrages académiques. Fatima Mazmouz n’est pas tout à fait de cet avis. Et elle rétablit ce qui peut l’être, elle répare aux endroits du corps qui ont le plus souffert, c’est-à-dire dans l’identité.

Le travail, entrepris depuis 2005, a donc de quoi faire grincer les dents. Native de la Berbérie marocaine, femme, grandie dans la banlieue, libre et photographe de ce mouvement qui une forme de résistance à l’immobilité des mots, des images, des corps bien sûr, enfermés dans le silence, sous d’épaisses couvertures. Corps sanglants et que personne ne voit. La photographie n’est donc pas immobile. Seuls les portraits officiels le sont. Les présidents fondateurs et les miss monde peuvent y avoir recours. À un moment. Et puis un jour…

Mon ventre, ma grossesse, la gestation d’une histoire, d’une vie que je porte. (1)

« LES VENTRES DU SILENCE », est une gestation permanente qui donne vie, qui donne à voir ce qui était invisible, dans une renaissance, une recherche, un mouvement continuel. » Fatima Mazmouz

C’est de ce temps-là que Fatima Mazmouz s’occupe. Un temps est venu de rétablir, un temps politique de reprendre ce qui nous appartient, ce qui est derrière la trame, derrière le masque et le voile. Reprendre son nom, rétablir son identité. La photographie participe à ce mouvement.

Recueilli par Roger Calmé (ZO mag
Photo: © F. Mazmouz and by courtesy Fatima Mazmouz

ZO mag’: D’abord la photographie. La vôtre est dans le mouvement. Elle n’est pas chose arrêtée. Elle passe de point en point, elle revient, elle propose sans arrêt… Elle participe de quoi en fait ?
Fatima Mazmouz: Du désir. L’acte photographique et artistique, faire de l’image s’apparente à peu de chose près à la rencontre amoureuse… On sait que c’est là, on sait que c’est juste, qu’on est au bon endroit, au bon moment, qu’on touche de près à une « vérité » à féconder. Avec ce passage de la recherche à l’image ou inversement, on touche à la même impatience et excitation que la découverte et l’exploration de l’inconnu. Ce sont des rendez-vous avec l’esprit et le corps de l’Autre, de l’Ailleurs. L’image dans sa transitivité est toujours pour moi de l’ordre du vivant. Mon corps, mon esprit, ma pensée et mon sensible deviennent un réceptacle de tous les possibles. Et c’est précisément le fruit de cet échange qui m’amène vers de nouvelles images. Une quête du désir de la perception, désir de toucher l’essence même des choses qui nous entourent, désir de sonder l’imperméabilité de nos réalités sociales, culturelles, politiques et historiques. Un désir en perpétuel devenir…

Comment et quand arrive ce besoin de fragmenter, d’additionner, de recomposer en séquences ?
L’image est multiple, elle ajoute, elle retranche, elle multiplie. D’abord le besoin de fragmenter, d’additionner et de recomposer s’inscrit au moment où j’attaque la partie sans doute la plus politique de mon travail. Et je dirais même que l’importance du politique à cet endroit est intimement liée à l’urgence de la crise identitaire qui nous traverse aujourd’hui. « LE CORPS COLONIAL – CASABLANCA MON AMOUR » est dans ce moment. Que l’on soit issu(e) de l’immigration, de l’exil ou déraciné(e) de l’intérieur, habité(e) par une mémoire abîmée, atrophiée, une mémoire amnésique, voire une mémoire fantomatique… c’est aussi dans cette fragmentation intérieure que la recherche et l’image s’élaborent. Dans ce processus, l’écriture de l’histoire et de la représentation (politique) des territoires du Maghreb et d’Afrique, tient évidemment une place importante.

Une image, une carte postale, un bordel, qui ne seront plus la vérité identitaire et historique. (2)

Dans votre photographie, le mouvement est permanent. C’est un mouvement-temps. On a l’impression qu’il figure cet écoulement. Et la séquence vient s’inscrire dans ce déplacement.
Dans une performance photographiée, la notion d’image mobile ou successive est intéressante, car elle vient réinterpréter le mouvement de départ, lui donner une profondeur. Elle le prolonge et le fait exister différemment de la réalité. Chacune des images prises individuellement est porteuse d’une certaine temporalité. Ensuite ce qui m’intéresse, c’est la réception de ces images temps-mouvements, de comprendre comment on se les approprie, jusqu’à quel point la perte du mouvement-temps de l’action première est palpable. C’est aussi porter une réflexion sur les territoires du sens et du sensible, les liens qu’ils entretiennent avec la part d’intention émise dans les espaces visuels liés au contexte du départ (la prise d’image, son temps premier).

De cette conscience, on peut attendre quelque chose ?
Une fois que les articulations identitaires révélées, ce que j’appelle aussi « LE CORPS ROMPU » et « LE CORPS PANSANT », il est plus facile d’entrer en résonance avec les perceptions dissonantes de nos mémoires individuelles et collectives. La Mémoire est le lieu du conflit. Sa construction est rendue tellement difficile en l’absence d’archives ou bien réduite aux documents créés par l’Autre (Le vainqueur), porteuse d’identités tronquées, mercantiles, de corps objéifiés (carte postale, affiches…). L’image participe à cette réécriture de l’histoire qui fait l’histoire officielle. Je veux faire exister les voix multiples, que les voix locales soit audibles, les voix divergentes, les voix des soumis et des insoumis. Redonner la liberté de parole jusque-là confisquée, faire éclater la Doxa pour mieux la réinterroger. Il n’est pas question d’oublier ou d’effacer ce qui a existé. Il est juste question de rétablir à un moment donné une voix disparue. C’est précisément dans ce contexte que la notion de trame est apparue. Des images se superposent. La trame, c’est ce qui se trame derrière l’histoire. C’est aussi la possibilité de faire coexister une réalité et temporalité politique multiple, celles de l’événement et celles de ma vision d’aujourd’hui sur le passé.

La trame est photographique, mais elle apparaît également dans la tradition…
Et, de façon symbolique, elle me permet aussi de m’inscrire dans ces traditions artistiques berbères, arabes et romaines du Maroc, que ce soit à travers le tapis, le tissage, la mosaïque, ou encore le henné sur la peau où les femmes avec les motifs racontaient leurs histoires de corps, leur place dans la société. C’était leur manière d’exprimer leur rapport au politique et au social. Politique au sens de faire partie de la « Polis »… de la cité. C’est aussi mon cas. Mes images et photographies sont mes tapis et mosaïques contemporains, ma deuxième peau. Elles me permettent d’être dans la société aujourd’hui et d’en traduire les maux et les rituels à travers ma vision du monde.

Dans le mouvement, vous évoquez aussi cette liberté qui permet « au-delà du cadre », d’en sortir. De prolonger.
Ma démarche, définie dans le corpus « LES VENTRES DU SILENCE », est une gestation permanente qui donne vie, qui donne à voir ce qui était invisible, dans une renaissance, une recherche, un mouvement continuel. L’étape précédente me donne les outils graphiques, intellectuels, esthétiques de la prochaine étape. Dans ce sens, mon œuvre se prolonge toujours dans l’ailleurs et précisément dans le hors cadre … C’est profondément ce qui me plait. L’exploration de ces territoires encore inconnus lorsque je lance une recherche. Les séries de photographies, les vidéos, les performances se prolongent les unes dans les autres, prenant appui sur le quotidien, sur l’ici et maintenant, le réel pour mieux se perdre dans son double, le fantasmagorique, l’humour et le subversif (Clément Rosset).

,

A lire aussi: Maroc / Plasticienne / Fatima Mazmouz / FACE AU LANCEUR DE COUTEAUX | ZO mag’ (zoes.fr)

Contact et travaux sur : Fatima MAZMOUZ (fatima-mazmouz.com)
Visible en permanence à l’Espace Lally, Béziers.
Fatima Mazmouz – Works | ESPACE LALLY

(1) Copyright Fatima Mazmouz – Made in Mode Grossesse – Vidéo – 2,10min – 2009
(2)Copyright Fatima Mazmouz – BouZbir – Utérus  – 50x80cm – 2018 Archive : Carte Postale Marcelin Flandrin – 705. Le quartier réservé de Casablanca – De bons camarades ! DR. Courtesy Gallerie 127

(3 et 4) Copyright Fatima Mazmouz – A corps rompu  – 70×100 cm – 2015 / Super Oum Mémoire Trajectoire – Collage – 15×24 cm – 2014


,

photos © F. Mazmouz

Repères :
Fatima Mazmouz est née en 1974, à Casablanca (Maroc). « Elle atterrit en France quelques mois plus tard, en région parisienne d’abord, dans la ville de Mantes-La-Jolie , puis évolue entre Paris et ses environs. » Son père tient une épicerie de quartier. Elle dit dans sa biographie qu’elle est son « premier laboratoire humain ».

Master en histoire de l’art, suivi d’une recherche sur son écriture dans les pays arabes. Face aux limites que ce travail impose, elle passe au champ artistique en 2005. Pendant dix ans, l’avortement et le corps en rupture sont au cœur de son travail. A partir de 2009, elle met en scène le corps « pansant », interrogeant la grossesse et le concept de mère patrie. Le livre « Super Oum » (éditions Kulte) en relate les étapes.

Dernières expositions :
2021 : Alger, Archipel des Libertés, FRAC, Orléans (France).
     Katharsis, Galerie Lally, Béziers (France).
     1-54, Paris At CHRISTIE’S – Galerie 127, Paris (France).
     Made in Mode Grossesse – Super Oum – IESA – Paris
     Revisting Casablanca – Das Weisse Haus, Vienne (Autriche).
     Hommage à Mohamed Melehi – Le feu qui forge – Casablanca (Maroc).

2020: Sous Le Fil, Les Abattoirs, Toulouse (France).
     I spit Fire, Kulte Gallery, Rabat (Maroc).
     Where i coming from, Inventory Platform, London (GB)
     Hystera, Petit Musée de l’Utérus, Usanii, Nevers (France).
     1:54, Galerie 127, Marrakech (Maroc).
2019 : Simetrias, CAAM, Las Palmas (Espagne).
     Les Marocaines, Maison de la Photographie, Lille (France).
     Raw Queens, Mosaic Rooms, London (GB)
     Modest Fashion, Stedelijk Museum, Schiedam (Hollande).
     Paris Photo, Galerie 127, Grand Palais, Paris.

2018 : Moussem – DE MARKTEN – Bruxelles (Belgique).
     Résistants, Kulte Gallery, Rabat.
     Paris Photo, Galerie 127, Grand Palais, Paris.
     Landless Bodies – Casula Powerhouse Art Center, Liverpool /AUS.

2017 : Afriques Capitales, Les Halles de la Villette, Paris & La gare Saint Sauveur, Lille (France).
     A corps rompu – Galerie Negpos – Nîmes (France).
     L’Iris de Lucy – CAAM – Las Palmas (Espagne).
     Casablanca, mon Amour – Galerie 127 – Marrakech.

2016 : L’iris de Lucy, Museo Arte Contemporeano, Castille y Leon MUSAC Super Oum (Espagne).
     Galerie Mamia Bretesche, Paris.
     12ème Biennale de Dak’art, Dakar (Sénégal).

2015 : Le Maroc contemporain, Institut du Monde Arabe, Paris.
     Paris Festival Bilboard , Casablanca.
     Casablanca Passé-Futur, Maison du Languedoc Roussillon, Nimes (France).  
2014 : Musée d’art moderne et contemporain, Rabat.
     Musée des arts visuels de Marrakech.
     Super Oum,Kulte Gallery, Rabat et Galerie FJ, Casablanca.
     Entre je,  Galerie 127, Marrakech.

2013 : Musée Abderahman Slaoui – Villes en mutation – Casablanca.
     Société Générale – 100 artistes –, Casablanca.
     Espace CDG, Histoire de trames, Rabat.

2012 : Institut du Monde Arabe, Le corps découvert, Paris.
     Galerie 127, Marrakech
     Orient art express (3ème édition), Oujda
     Galerie FJ, Intimate Project, Casablanca.

Laisser un commentaire