Ouganda / Plasticienne / Immy Mali / DE LA LUMIÈRE SOUS CETTE PORTE

Nous avons tous ressenti ce trouble en regardant une photo de notre propre enfance. Il est tellement difficile de croire que cet être minuscule et titubant est bien nous. Sa façon de voir le monde, de ressentir les choses, sa cruauté et son besoin animal d’amour, ont disparu. Il reste juste une image, assez dérisoire, d’un bébé, d’un tout petit enfant, assis dans une cour. Juste une photo. Un peu comme ce tee-shirt imprimé d’un Mickey souriant, qu’il serait impossible de porter aujourd’hui. Nos mains ne parviennent plus à dire les mots, et nos bouches n’articulent plus les bons gestes. Que sommes-nous devenu(e)s?

Le temps est une ligne brisée, une continuité parcellaire dont la plasticienne comble les vides et les rend intelligibles.

Cet éloignement que l’on prend avec soi-même, l’environnement, ou du moins sa perception, qui change, ce corps mutant, intéressent Immy Mali dans son travail de plasticienne. L’enfance tient beaucoup d’importance, en ce sens qu’elle nous fait et se défait elle-même. Sa substance passe d’un corps dans l’autre et il reste des éclats, que l’on a souvent du mal à comprendre.  » Mon espoir était que ce monologue, qui ressemble souvent à un dialogue, analyserait une enfance qui se reflétait dans des objets précaires, » expliquait-elle dans une récente interview à Theresa Sigmund (C&). Et d’évoquer ces mêmes objets, dans une signification souvent inquiète, et dont elle chercherait à déchiffrer la persistance.

« Marcue est née d’une idée folle, mais lorsque cette folie a commencé à devenir sensée, elle a pris forme. Quand j’écris à Marcue aujourd’hui, je la traite comme un être totalement indépendant qui renverra un jour des boîtes pleines de réponses à chacune de mes lettres.« , poursuit-elle. Parce que la finalité de toute cette écriture, est bien la réponse.

Un silence rempli de pages vierges qui vont cesser de l’être.

Quand elle commence à écrire en 2017, Immy se pose beaucoup de questions sur son travail. Les objets la perturbent. Dépositaires en somme d’une angoisse qui la précède et qui la suit. L’atmosphère traumatique qu’ils dégagent, l’inscription historique et coloniale aussi participent à ce sentiment d’oppression. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Quand j’écris à Marcue (…), je la traite comme un être totalement indépendant qui renverra un jour des boîtes pleines de réponses à chacune de mes lettres.«  Immy Mali

Les lettres à Marcue ont reçu une forme de réponse, qui n’est pas littéraire. Marcue lui a permis de remettre certains éléments à leur place. Il en est des objets « importés », de certains comportements, et aussi des langues originelles : le lusoga, le lubanga et celle de ses parents, que l’on parlait dans sa ville natale d’Arua. Parc ce biais de la langue, Immy peut revenir aussi à d’autres sons, d’autres couleurs et d’autres rôles, qui sont avant l’anglais. Recouvrance de l’enfance et du temps qui précède. Si on remonte les berges du fleuve, à ce point qui est la culture initiale.

Il y a un moment dans l’interview où la journaliste dit avoir été très touchée par une phrase en particulier. « J’espère que nous allons devenir de bonnes amies, » écrit dans l’une de ses premières lettres la plasticienne. De cette façon, les petites filles parlent à leurs correspondantes. Ainsi les temporalités commencent à se rapprocher. Un jour, les deux maisons vont communiquer. On ouvre la porte et les oiseaux chantent une langue que les vieux peuvent encore comprendre.

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RC (ZO mag’)
Photos DR et Immy Mali.
https://immymali.com/letters-to-my-childhood/

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