L’INTERVIEW / Burkina-Faso / Christophe Sawadogo LES ÉTOILES NE TOMBENT JAMAIS

Une nuit, des hommes armés sont entrés dans la ville. Il était deux heures du matin. Il se sont d’abord dirigés vers le poste de police. La tuerie a commencé là. Ensuite ils ont poussé les portes des maisons et ouvert le feu. Un massacre. Sans doute plus de cent soixante victimes, dont une vingtaine d’enfants. Solhan avait déjà connu des assassinats semblables. La proximité de la frontière nigérienne permet des replis rapides aux terroristes. Cent soixante corps, dans un coin du monde qui ne figure même pas sur les cartes occidentales. A croire que tout ça n’a jamais existé.

Christophe Sawadogo parcourt à longueur d’année ces territoires solitaires. Il consacre une œuvre abondante, à la fois artistique et documentée, sur les victimes civiles de la guerre et du profit. Les deux vont très bien ensemble. Ses peintures ont notamment illustré l’exploitation de l’or et la pauvreté qu’elle fait peser sur les populations. Le 5 juin 2021, le Burkina Faso a connu le pire massacre depuis le début des évènements en 2015. En juillet de cette même année, Christophe et deux de ses amis, Gideon Vink et Jean-Didier Nibie, ont construit à Karentenga une « étoile ». Elle est là, dans la poussière, mais elle brille réellement. Elle s’appelle Solhan.

Pour qu’elle soit visible du ciel, comme de la terre. Photo Gidéon Vink.

Bonjour Christophe. La première chose que l’on remarque à propos de Solhan, c’est l’indifférence dans lequel cet évènement est passé. Comme si c’était vraiment une autre planète.
Il y a une notion grandissante d’enfermement. Le terrorisme fonctionne sur ce principe. Ils ont décidé de fermé le monde, il ont décrété des zones rouges, inaccessibles, soumises au couvre-feu, à l’ignorance. C’est le même verrou qui nous est imposé avec le coronavirus. Le couvre-feu, les quarantaine. Pendant ce temps, des drames se jouent alors que le monde se barricade. L’artiste est celui qui dit haut et fort ce qui ne le regarde pas.

Pourquoi cette « étoile » se pose-t-elle à Karentenga?
En 2015, Sabine Luning, qui est universitaire et chercheure, a remarqué ce que je faisais sur les questions liées à l’eau et à l’orpaillage. Ce sont des problèmes auxquels j’ai été confronté depuis l’enfance, dans le nord du Burkina, en plein zone sahélienne. Elle m’a alors invité à l’accompagner à Karentenga, village minier, situé sur la route de mon village. Ensuite, le travail produit lui a plu et elle m’a proposé d’intégrer Gold Matters, un groupe de chercheurs et d’artistes d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique qui travaillent essentiellement sur les exploitations aurifères artisanales et le développement durable.

« Les hommes ont ramassé le sable, le ciment. Les femmes nous ont donné l’eau pour l’étoile et pour notre soif aussi. » C Sawadogo.

Depuis, tu es retourné dans cette localité…
Oui pour entretenir le dialogue avec la population, les travailleurs de la mine, le comité de développement villageois et la sécurité. Il règne un climat de peur permanent. Certaines mines ont été la cible et le point de départ d’attaques terroristes. Et puis j’avais aussi cette idée d’initiatives artistiques. Un musée réellement populaire, où l’art devient un vecteur de cohésion sociale, contre les discriminations. C’est un village minier qui compte plusieurs ethnies. Certains membres viennent de très loin pour la mine. Avec les responsables de l’exploitation et du village, j’ai pensé que ce serait opportun de mettre en place des séances de dessins et de peinture pour les enfants, mais aussi les femmes, les hommes durant leur temps libre.

La construction de l’étoile répond à une question différente …


Effectivement, les responsables de l’exploitation et de la ville avaient besoin d’un rond-point. J’avais songé voir ça comme un carrefour, avec des peintures et des dessins… Puis la veille de notre arrivée, il y a le massacre. Le pire que le pays ait connu. J’ai commencé alors à dessiner plusieurs stèles, sous forme d’étoiles, différentes les unes des autres. Et je me suis rapproché de Jean-Didier Nibie, un jeune maçon de mon quartier à Ouaga, et qui a déjà travaillé à Karentenga et compte des amis ici. Finalement, nous nous sommes entendus sur la stèle la plus simple à réaliser : une étoile à cinq branches (2, 75 m de diamètre et 1, 5 m de haut). A l’origine, elle devait entrer dans un cercle d’une brique de hauteur, mais pour des raisons de sécurité, on a abandonné ce petit muret où des enfants se seraient assis.

Comment la population perçoit-elle l’Étoile?
D’abord dans sa consctruction ? Les jeunes de Karentenga ont participé, les femmes ont peint les branches de l’étoile, les hommes ont ramassé le sable, le ciment, les deux-cent cinquante briques en tout. Les femmes nous ont donné l’eau pour l’étoile et pour notre soif aussi. Elles nous ont apporté également de la nourriture. Ensemble, on a construit un hangar, une installation, avec des matériaux récupérés dans la mine, des sacs, du fil de fer, les plastiques…

A son achèvement ? C’est une étoile qu’on ne voit pas quand on est à côté de l’ouvrage. Seulement en montant sur la colline, on peut la voir, quand on va chercher du réseau. Je veux dire par là que Gidéon Vink (photographe et cinéaste) a eu un rôle vraiment important. J’adore son travail et sa sensibilité aux droits de l’homme, sous la forme documentaire. Il fait des films remarquables. A Karentenga, il a été l’œil et l’oreille du projet, du début à la fin. Il nous a permis de voir l’œuvre finie à des dizaines de mètres du sol. C’était possible avec des moyens modernes, avec le drone. Sa contribution est incroyable pour cette stèle. C’est lui qui la rend visible.

Quelques semaines ont passé, comment tu la vois maintenant, toi?
Je pense que nous avons tous mal devant ces morts atroces et injustes. Je ne voulais pas rester les bras croisés. Nous avons cru utile, Gidéon Vink, Jean-Didier Nibie et moi, de réaliser une stèle pour demander à ces âmes d’intercéder auprès de nos ancêtres pour que s’arrêtent ces massacres. Peindre, c’est dialoguer avec des dieux invisibles. Qu’ils puissent nous guider dans nos nuits, dans nos cheminements difficiles. Je voudrais beaucoup que les gens le voient de cette façon. Bark wusgo (merci beaucoup).

C’est nous qui te remercions!

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Propos recueillis par Roger Calmé (ZO mag’)
Photos: Christophe Sawadogo, Gideon Vink
Remerciements à Gold Matters.
http://gold-matters.org/

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