Nigeria / Peinture / Abe Odedina / LA NUIT EST OUVERTE DES DEUX CÔTES

Au printemps 2019, dans une exposition londonienne, on voit une femme allongée sur une table, près de laquelle un homme est en train d’opérer. L’exposition s’intitule « les Oiseaux du paradis », et on souhaite que ce type ne joue pas au chirurgien. On le souhaite, parce que ses instruments… Non, il est un accoucheur de rêves. Il est un tatoueur de l’âme. La femme est là, tournée sur le côté et son corps est rempli de fleurs.

Nous ne savons pas d’où nous venons et nous ne connaissons pas les détails de la façon dont nous allons sortir. A. Odedina

Au moment où il montre ses derniers tableaux à la galerie Copeland, Abe Odedina a donné plusieurs interviews dans lesquelles il expliquait sans ambiguïté sa vision de la vie. C’est un concept à géométrie onirique, bourdonnant de couleurs et d’une magie permanente.  » Ce que je veux faire, c’est poser les questions que nous posons tous « , explique-t-il.  » Nous sommes un peu coincés entre deux mystères majeurs. Nous ne savons pas d’où nous venons et nous ne connaissons pas les détails sur la façon dont nous allons en sortir. Nous traitons donc cet écart entre les deux, de manière merveilleuse si nous avons de la chance.  » Si l’on remplace le mot chance par un autre plus approprié, le peintre nigérian cultive cette magie au quotidien. D’après la journaliste qui était venue l’interviewer, la maison était une ode à cette spiritualité. Ade est Yoruba, ce n’est pas un détail, c’est un carburant de l’imaginaire.

Pour en revenir à son parcours, Ade est venu relativement tard à la peinture. A l’origine, il est architecte de formation. C’est au cours d’un voyage à Salvador (Brésil) en 2007 qu’il a été confronté au Candomblé, une religion associant les croyances catholiques et yorubas. Ce dialogue l’inspire profondément. A ce sujet, il dira plus tard:  » Je connaissais beaucoup de ces dieux pour avoir grandi au Nigeria. Alors quand j’ai vu à quel point ils étaient phénoménaux au Brésil et comment ils offraient aux gens tant de confort, de force et de beauté, c’était à partir de là que j’ai réalisé combien ma vie devait changer ».

C’est ainsi que les choses se passent, dans une langue que les oiseaux comprennent grâce à la traduction mystique. On essaie ?

La décision de la peinture est venue ainsi, et sa réflexion aussi, qui associe la spiritualité et l’énergie du quotidien. C’est une sorcellerie souriante, puissamment bénéfique, où les démons n’existent guère. L’un des traits majeurs de son travail tient effectivement à ce rapprochement permanent entre l’homme et une vision apaisée et assez paradisiaque de notre existence.

« Birds of paradise » était totalement inscrits dans ce sens, en référence aux peuples amérindiens, qui entretiennent au cœur de la forêt un dialogue très similaires à celui des Africains de l’ouest. En somme un mix fascinant de conversations cosmiques et de gestes quotidiens.

« Le paradis est très proche de notre vie normale et disponible pour nous lorsque nous frappons la bonne note » Abe Odedina.

 » Les traditions figuratives qui influencent le plus mon travail viennent toutes des créateurs à travers l’Afrique. Dans l’utilisation de la figure, de nombreuses idées complexes parlent de la cosmologie, de la vie quotidienne et de nos aspirations « , explique-t-il. « Même si je fais des peintures distinctes et fortes, ce sont des images d’ambiguïté. »

De la même façon que les peintres haïtiens travaillent, Ade invite dans ce paradis reconstitué les visages ordinaires de la vie et les dieux qu’ils abritent. Parfois, ces symboliques puissantes prennent l’apparence d’un tableau à la devanture d’un coiffeur. Parfois, elles évoquent les panneaux de bois peints des anciennes églises chrétiennes en Éthiopie ou ces portraits vieux de deux mille ans, retrouvés près des momies de l’oasis du Fayoum, en Égypte. Confluence des temps, proximité des miracles. Le paradis existe sous une quantité assez prodigieuse de traits, d’écritures… et de conjugaisons plasticiennes.

Donc, cette femme allongée sur la table n’avait rien à craindre. « Birds of paradise » survolait un monde rempli de bénéfiques senteurs et d’incomparables clartés. « Le paradis est une belle idée dans laquelle nous investissons. La plupart des cultures ont une certaine notion de cet autre endroit; la terre promise. Mon sentiment est que le paradis est très proche de nos vies normales, et disponible pour nous quand nous frappons la bonne note. » Voilà exactement ce que la peinture d’Ade recherche, la beauté d’un accord. Il rit. Ses deux chiens aboient (sic), une bonne humeur contagieuse se répand autour de lui.

Noire, rouge ou blanche, traité de sorcellerie à l’usage des colombes!

Dans cette maison justement, l’image de Frida Khalo est permanente. L’un et l’autre ont poussé une recherche similaire, populaire et mystique, faite de beauté et d’une commune conviction que les portes de l’enfer devaient rester fermées.

Dans sa maison de Bahia, elles le sont, et celles de la vie demeurent grandes ouvertes. La peinture est partout, dans l’abondance de sa production. Ade n’a pas le temps, il est pressé de retranscrire, de poursuivre le récit. Sa préférence va à l’acrylique, plutôt qu’à l’huile qui exisge trop de patience. Son envie est permanente, à l’image de ces oiseaux, ivres de ciel qui dansent même la nuit. Le paradis est là, dit-il, dans ces figurations en prise directe avec la confusion émerveillée de nos vies. La juste note ? The blue note, le miracle réel:  » Il peut venir d’un message sur votre téléphone. Trouver la bonne nuance de rouge à lèvres. Même une bonne tasse de café. Au lit, parfois, nous avons un aperçu du divin (…). Ce moment magique juste avant le lever du soleil est le paradis et cela arrive tous les jours. »

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Roger Calmé (ZO mag’)
Photos A. Odedina et by courtesy Ed Cross Fine Art

Repères:
Abe Odedina est né en 1960 à Ibadan (Nigeria). Il a suivi des études d’architecture et exercé dans ce domaine jusqu’en 2007. Un voyage au Brésil l’incite alors à se consacrer totalement à la peinture. Il se définit lui-même comme un « artiste folklorique », inspiré par le réalisme magique haïtien, les traditions orales africaines et les mythologies yorubas.
Il a reçu en 2017 le prix Ellsworth Kelly de la Foundation of Contemporary Arts de New York.
L’artiste vit entre Londres et Salvador de Bahia

Principales expositions individuelles et foires:
2021: Au commencement, Ed Cross Fine Art, Londres.
Fly me to the moon, Galerie Nil.
1-54 New York , Galerie Nil.
1-54 Paris 2021 , Galerie Nil.
2020: 1-54 Marrakech, Galerie Nil (Maroc).
ART X Lagos, Ed Cross Fine (Nigeria)
2019: Oiseaux de Paradis, Ed Cross Fine Art, Londres
2018: True Love, The Department Store, Londres (GB)
2017: Say it Loud, 1-54 Contemporary African Art Fair, Londres.
2016: Eye to Eye, Copeland Gallery, Londres.
2014: Hi-Life, Brixton East (GB).
2013: Under the Influence, The Lookout, Aldeburgh

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