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Kenya / Lieu d’expérimentation / Syowia Kyambi / VERBES IRREGULIERS ET CONJUGAISONS PLURIELLES

Très rares sont les projets qui mettent le groupe comme accélérateur de particules créatives. L’artiste ne s’acclimate pas aisément à ce climat collectif. Beaucoup continuent de percevoir le pluriel comme une entrave à leur rayonnement personnel. On peut donc dire que Syowia Kyambi se situe précisément à l’opposé. Non seulement son travail s’est toujours intéressé à la question sociale, mais le fonctionnement de ses créations se fait dans la connexion aux autres médiums et à ceux qui les manipulent. La danse, la photographie, la radio et leurs acteurs vont ainsi intégrer ce navire communautaire. Réalisations éphémères ou sur le moyen terme, la pertinence se fait au pluriel.

Ce que la communauté terrienne, du groupe suggère à la création. Terre en vue!


En 2014, c’était le cas de « Between us », un multimedia expérimental qui intégrait la photographie et la danse, avec le chorégraphe James Mveu et les danseurs du Kunja Dance Theatre. Même chose deux ans plus tôt avec James Muriuki, photographe (Gloves II), ou encore du travail interdisciplaire qu’elle vient de monter avec Xenson. Quant à la teneur même de ces différentes performances, elles sont toujours en lien direct aux difficultés de se situer, qu’il s’agisse de l’histoire, de son corps, de ses souvenirs et de sa parenté. La notion d’apaisement et de réparation tient une place centrale. Présentée entre 2011 et 2015, à Bruxelles comme à Nairobi, « Fracture » évoque justement cette question de la restauration de l’âme. Comme survivre à la blessure, comment se relever des décombres ?


Le projet « Untethered Magic  » s’inscrit dans le même esprit. À cette différence qu’il ne s’agit plus d’une création, mais du lieu dans lequel elle peut se faire. Et pas seulement l’œuvre, mais aussi l’expérimentation quotidienne des solutions que la création suggère. Syowia Kyambi évoque à ce sujet une véritable « relation symbiotique ». Sa collaboration avec Kibe Wangunyu et Dennis Kiberu est un bon exemple de cette harmonie de l’art et de l’existentiel.

« Fracture » évoque justement cette question de la restauration de l’âme. Comme survivre à la blessure, comment se relever des décombres ?


« Je voulais être impliquée dans le développement d’espaces artistiques axés sur ce processus, dans des œuvres éphémères et produites numériquement. « Untethered Magic » a vu le jour en 2019 lorsque Kibe et Kiberu ont emménagé pour la première fois avec moi, initialement temporairement. » Et c’est à ce moment que les potentialités sont apparues. Ce fut le cas de la station de radio Sauti Msituni qui permet d’offrir à la musique alternative une plateforme et la possibilité de collaborations entre artistes africains.

De la même manière, Syowia Kyambi évoque le développement de la permaculture, « issue de nos techniques anciennes d’agriculture, à savoir de bénéficier de toutes les énergies naturelles que le milieu développe. » L’ensemble de l’espace est d’ailleurs conçu selon les mêmes principes que ceux employés par les tribus d’origine. Une sorte de réparation culturelle, à laquelle Syowia Kyambi fait référence dans ses performances. Le rapport aux tissus, à la terre, aux danses initiales, participent de cette réappropriation.

C’est un lieu paisible, c’est un espace bruyant, ouvert, multiforme, qui ne ferme aucune porte et pratique des langues plurielles.


 » Beaucoup de gens sont venus dans ma propriété en ayant besoin d’un refuge, » explique-t-elle. Dans une interview à « Contemporary and », elle explique avoir traversé « une période de reconstruction« , au cours de laquelle elle a croisé plusieurs autres artistes, confrontés à des difficultés personnelles ou liées aux lacunes du système culturel. Comme elle le dit dans cet entretien : « Je voyageais le jour de son arrivée, alors je lui ai dit : « voici les clés, nourris le chien et prends soin des plantes ». « Untethered Magic  » offre ainsi le lieu de rémission, à partir duquel la création peut reprendre. Un lieu d’empathie et de fraternité. Dans le prolongement de la performance, de la danse et du théâtre, qui plonge dans la réalité du geste.

Le tissage est apparu dans ses performances, comme une possible parenté des peuples. Peu importe le tropique, le fil les relie.


Pluriel d’expériences, de sensibilités créatrices, le lieu propose donc une ouverture maximale. Petit clin d’œil de l’histoire, Ongata Rongai (ville touristique de 170 000 habitants) est à quelques kilomètres à peine et la communauté la fréquente aussi volontiers que les collines de la Vallée du Rift. Tectonique des plaques, chevauchement des opportunités et des cultures !

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Roger Calmé (ZO mag’)
Photos : Untethered Magic
https://syowiakyambi.com/

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