Caraïbes / Plasticien / Dessins / Ernest Breleur / LA PASSERELLE VA DU FLEUVE A L’ETOILE

C’est dans tellement relatif le commencement (ou la fin) d’une histoire. La finitude lui est étrangère, la sédentarité hors de ses mots. Depuis une bonne trentaine d’années, Ernest Breleur fonctionne ainsi, par la mobilité et le passage. Plusieurs fois, il s’est trouvé dans un endroit, lequel nécessitait un franchissement. Qu’on parle de la vie, du lieu qu’il habite ou de la peinture, l’homme fonctionne de cette façon. Il tourne des pages, il franchit des gués. On le retrouve sur l’autre berge.


Débutée en 1993, l’époque des radiographies participe de ce mouvement. Quatre ans plus tôt, Ernest a quitté le groupe « Fwomajé3 » dont il était l’un des fondateurs. La peinture ne lui permettait plus de trouver une réponse (satisfaisante) à la question du passage et de l’absence. Comment figurer la transition? La réalité de la vie et la fiction de la mort, en somme, dans cette conciliation que le corps offre, aussi fragile et temporaire soit-il.


A ce sujet, il écrit plus tard :  » Toute mon œuvre (…) s’est construite au fil de mes ruptures successives. Je parle de ruptures formelles, mais aussi de mes préoccupations philosophiques. Il s’est agi de passage vers d’autres versants de ma pensée. A chaque glissement de ma vision, s’opère une problématique artistique différente, une nouvelle procédure, une nouvelle poétique (…). » Et c’est à cet instant, heureuse opportunité, qu’il entre en possession d’un grand nombre de radiographies, venues d’un hôpital désaffecté.


Son espace de travail devient alors « chirurgical ». Sa table, une scène de dissection. Il reconstruit ainsi le lieu médical, échange ses pinceaux contre des scalpels et des ciseaux. Il suture, il réassemble, il recompose ce corps (ou le souvenir de celui-ci), à moins que ce ne soit un rejeton. Chacun(e) peut y voir ce qui bon lui semble. La mort et la vie ont de nombreux motifs de superposition. On pense alors à la « Leçon d’anatomie » (Rembrandt, 1632) et sur ce corps allongé, le grand mystère qui s’ouvre à la compréhension.

Le besoin de la lumière, la couleur retrouvée, le retour à la vie… après la vie. (ph Jerôme Michel)


Le passage. Toute l’oeuvre d’Ernest Breleur y revient. En 2014, la galerie Maëlle expose à Belleville (Paris) ses derniers dessins. Le changement est radical. « Une perception lumineuse qui s’oppose à la gravité des œuvres radiographiques, » explique-t-il alors. Il parle d’un point de bascule et d’une nécessité de regarder maintenant en direction de la lumière. « Au moment d’aborder la courbe descendante vers la finitude (…), la question du vivant devient pour moi centrale. C’est le retour à la couleur : les rouges , les jaunes, les bleus , les teintes acidulées, comme si une vague de jeunesse me traversait. » L’exposition s’intitule justement « L’énigme du désir » et elle ne parle que de ça. De la vie qui ne s’arrête jamais, de ces corps qui se conjuguent, par le frôlement des ailes et le mélange des pollens. Saveurs (relatives) d’immortalité.

« Ces paysages me positionnent dans le croisement des imaginaires. Je me sens plus que jamais composite, à la croisée des identités.«  Ernest Breleur


Dans une circonférence qui est aussi celle de la cellule, le dessin renoue avec la danse, le grouillement joyeux, la sarabande première que la mythologie ne cesse de suggérer. Que l’on regarde les dieux ou que l’on se penche sur l’infiniment petit, le mystère est jubilatoire. C’est du désir qu’il s’agit, dénominateur commun et coloré, sous l’oeil de cet artiste profondément humaniste.


« Les paysages célestes » sont dans cette apothéose de la mobilité. Le rêve n’est-il pas, d’une certaine façon, une esquisse au perpétuel renouvellement? L’immobilité du sommeil est factice. Dans l’un de ses derniers écrits, Ernest Breleur suggère une piste: « Ces paysages, dit-il, me positionnent dans le croisement des imaginaires. Je me sens plus que jamais composite, à la croisée des identités. » Le corps ignore désormais la finitude. L’infini commence au bout de ses doigts, paysages ou temps, et dans le flux, l’homme qui marche.


Puis il reprend, de la même voix joyeuse:  » (Ils) sont à l’instar des tombeaux égyptiens où les morts sont enterrés avec leurs objets familiers. Ici l’âme s’élève vers le ciel accompagnée des objets disséminés dans les œuvres. » Le croisement de la vie et de l’imaginaire ? Et un peu plus encore.

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Repères:
Ernest Breleur est né en 1945 à Rivière-Salée, Martinique, vit et travaille sur l’île.
Expositions personnelles (sélection)
2020: Big Bang Boom! A cosmic poetry, Maëlle galerie, Paris.
2015: L’énigme du désir, Maëlle Galerie, Paris (France)
2013: Le vivant, de questions en questions, Maëlle Galerie, Paris.
2012: Dessins de transition, T&T Galerie, Jarry (Guadeloupe).
2010: Portraits sans visage, Galerie les Filles du Calvaire, Paris.
2009: Portraits reconstitués, T&T Galerie, Jarry (Guadeloupe).
2008: Corps Commun, Fondation Clément, le François (Martinique).
2006: Reconstitution, CMAC Scène nationale, l’Atrium, Fort-de-France (Martinique).
(…)
1995: Corps Radiographiés, Chalon-sur-Saône (France).
1993: Série blanche, Strasbourg (France).
1992: Nexus Contemporary Art Center, Atlanta (USA).
1990: Radiographies de portes, Fort-de-France (Martinique).
Los contactos de hombre, Galerie Mayz Lyon, Caracas (Venezuela).
1989: Mythologie de la lune, Martinique.
Collections:
FNAC, Frac Martinique, World Bank (Washington), Fondation Clément (Martinique), Fondation Foudre Edouard Glissant (Martinique), Palais du gouvernement, Nouméa (Nouvelle-Calédonie), Conseil général, Fort-de-Martinique, IRCOM (Martinique).

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