Expositions et évènements, Photographie et numérique
1 commentaire

Mali / Photographie / Fototala King Massassy / PLEINE LUCARNE

Parfois, dans un morceau de musique, le compositeur pose un silence. La mélodie s’interrompt et cette coupure est d’une matière particulière. A la fois, elle est remplie de ce qui précède et elle vibre de ce qui va arriver. En regardant les images de Fototala King Massassy, l’impression est un peu la même. Le photographe (qui est aussi musicien) suspend le vol. Les personnages s’immobilisent, dans leur élan, dans leur attente, dans le courant de leur histoire.


C’est le cas de ces gosses qui jouent au ballon dans la rue, devant le mur jaune. Le ballon est hors du cadre, invisible, dans une région du ciel. Les bras, les visages se tendent vers lui. Fototala arrête à cet instant le film. Parce que c’est le plus beau, le paroxysme, une sorte de perfection du désir. Tout est désir dans la photographie de Massassy. Le désir d’amour, de vie, de lumière, le désir d’un ballon en couleur qui est monté dans le ciel et qui va redescendre. Le désir du monde.

« Je suis partie avec une arme ». Moi, je voyais une arme, mais quelle arme ? Là, elle répond : « La volonté » (à propos de Rosa Park)


Des couleurs éclatantes, un fond solaire et des touches somptueuses de bleus et de rouge, comme des ripolins de bonne humeur. Et là, d’un coup, ça devient évident. La vie est faite de rencontres, dit-il souvent. Massassy a certainement croisé Jacques Tati, cinéaste du bonheur, qui voit la vie dans un éclat de couleur. Tati, mais aussi Malick Sidibé, autre (et immense) photographe malien, disparu en 2016, et qui photographie les nuits de Bamako, dans son studio des années 70. Fototala possède lui aussi un studio. C’est un mur jaune en pleine rue. Devant, posent des vendeurs de téloches ou de lunettes, des gamins qui jouent à bicyclette, une fille super-jolie qui a ouvert son parapluie. Et quand il photographie en noir et blanc, la même magie opère.


La série s’appelle « au fil du Niger » et elle procède aussi de cette capture (magique) de l’instant idéal. Un enfant est posé sur l’eau du grand fleuve et regarde au loin. Deux gamins s’amusent sur ce miroir liquide, et font des pirouettes contre le ciel carbonique. Et toujours cette même impression que la vie est un roman lumineux, que rien ne peut altérer la beauté d’une envie ou d’un songe, dans cette clarté idéale, qui n’a pas d’heure finalement. Tout est affaire de volonté.


Dans une interview à RFI (2019), Fototala King Massassy raconte avoir « rencontré une dame aujourd’hui décédée et qui est très connue: Rosa Parks. Quand je lui demandais : comment avez-vous réussi à motiver autant de gens pour que l’apartheid dans les bus et ailleurs s’arrête ? Elle me dit « Je suis partie avec une arme ». Moi, je voyais une arme, mais quelle arme ? Là, elle répond : « La volonté ». » La volonté du bonheur. Revient alors en filigrane le sourire de Malick Sidibé, dans son studio de Bamako, devant le rideau tendu, et ce jeune couple, ces soldats en permission, ces boxeurs qui prennent la pose, ces marmots masqués comme des catcheurs… On regarde l’objectif et le flash nous met KO… de bonheur.

Dans cette bulle suspendue, elle concentre une forme d’éternité. De ce qui précède et de ce qui va suivre.


Les rues de Bamako, telles qu’il les représentent échappent donc au temps. Dans une capsule de silence, un concentré d’énergie qui précède la création du monde. Il le dit volontiers: « Aujourd’hui, je suis presque autiste de la photo parce que pour moi, elle peut représenter les siècles d’un continent, les siècles d’un pays, et aussi renouveler et montrer tout ce qui a de nouveau dans ce continent. » Et c’est certainement là que se désaltère l’image, qu’elle prend sa nature et sa consistance. Dans cette bulle suspendue, elle concentre une forme d’éternité. De ce qui précède et de ce qui va suivre.


Ce n’est plus seulement du Mali qu’il est question, quand bien même son appartenance est permanente (et sa fierté aussi). Ce ne sont pas seulement les folles soirées de la capitale, les bals que fréquentaient sa mère (danseuse de jerk) et son père (amateur de twist), le football génial de Salif Keita. Non, il s’agit d’une Afrique cosmopolite et rigolarde qui se nourrit à tous les sirops, qui commence ici à Bamako, se lève à Barcelone, déjeune à Berlin et s’en va dormir à New-York. Bourlingueuse et libre. Visa résolument planétaire.

Anarchie productive, la démerde, le génie, l’envie, le rire et le ballon dans la lucarne!


« Ma grand-mère me disait tout le temps « la terre est petite, les gens sont grands ». Et d’ajouter: « Et ces personnes-là, ce sont ces personnes qui sont dans mes photos. Ce sont ces personnes qui sont le moteur du Mali… » Il sourit… et le morceau de musique peut reprendre.

Actuellement à la galerie Art-Z, du 1er juillet au 1er septembre, 28 rue de la Liberté, Arles. Roger Calmé (ZO mag’)
Photos: Fototala King Massassy, avec l’aimable permission de la galerie Art-Z


Repères:
Lassine Coulibaly, appelé Fototala King Massassy, est un artiste malien né en 1971 en Côte d’Ivoire.

Artiste pluridisciplinaire, il a d’abord développé des projets musicaux (Mali Music Award 2006), du théâtre, avec l’écriture de plusieurs pièces: Le retour de Bougougniere, Bougouniere invite à diner et L’Homme aux six noms (entre 2001 et 2006). Il co-écrit également jusqu’en 2016 des scripts vidéos (série Taxitigui).


En 2007, il rencontre la photographie, dont il fait alors son activité principale.
A participé aux rencontres de Bamako (2015), et exposé dans de multiples lieux.

1 commentaire

Laisser un commentaire