Ethiopie / Peinture / Tesfaye Urgessa / Y A-T-Il UNE TERRE PROMISE ? 

Parfois, le tableau rappelle les figurations totalitaires. Un homme, fièrement campé dans le paysage industriel ou agricole, menton levé, montre d’un bras puissant, l’avenir qui se construit. La femme est faite du même métal. Citoyens de marbre et d’acier. Les grandes dictatures ont raffolé de ces représentations. Et ce n’est pas un hasard de les retrouver dans le travail de Tesfaye Urgessa. 

Le peintre éthiopien est l’un des artistes les plus reconnus de son pays. Cette considération doit d’abord à la vision  qu’il pose sur notre humanité. Plus la machinerie est cruelle, plus sa poigne se resserre, plus elle cultive l’abominable mensonge. Les toiles immenses de Tesfaye Urgessa évoquent donc cette falsification du regard, cette abominable contorsion imposée à la chair et à l’esprit. Les corps sont puissants et nus, ils subissent en permanence la contorsion du cadre étroit. Broyés.

Corps sont puissants et nus, qui subissent en permanence la contorsion du cadre étroit.

Pour ses études d’art, Tesfaye a quitté l’Ethiopie et gagné l’Allemagne où son regard s’imprègne des travaux du néo-expressionnisme et de la London School. On pense alors à Baselitz qui renverse lui aussi les corps, aux conséquences de l’humiliation et du temps qu’impose Lucian Freud. Sur des tables anatomiques, les morts sont allongés. Leurs corps sont des cris immobiles. Les témoins témoignent de leur douleur officielle, formatée et grotesque… parce qu’ils ont peur. Leçon d’anatomie dans un souterrain de la police d’État, après interrogatoire.

Chaque fois que j’essayais de m’endormir, je commençais à voir tous ces corps en mouvement.

Cette angoisse est dès lors permanente. Quand il arrive en 2014 dans le sud de l’Allemagne, il raconte avoir  eu « l’impression permanente d’être surveillé. Les contrôles de la police étaient très fréquents. Dans les gares, dans la rue… J’ai pensé alors que j’allais peindre ces regards, des personnages qui observent le spectateur et le mettent mal à l’aise, comme je l’étais. C’était un peu comme une inversion des rôles. Vous n’êtes plus seulement le spectateur, vous êtes aussi regardé. »  La série « No country for Young man », dont il présente cinq pièces à la galerie Saatchi Yates, explore les conséquences de ces déplacements. Les toiles sont imposantes, certaines ont été débutées depuis plusieurs années. Tesfaye revient dessus, enlèvent des visages, modifient les positions. Ce travail en évolution permanente, n’est pas seulement celui de l’atelier. Avec son épouse, il est intervenu aussi auprès de ces réfugiés, dans la cruauté du regard, de l’observation, du contrôle. Des millions de personnes dont la marche ne s’arrête jamais.

Dans une interview au magazine Trébuchet, à l’occasion de cette exposition londonienne, il explique très précisément le sentiment que l’exode lui inspire:  » Cinquante-six millions de personnes se trouvaient dans cette situation. C’était choquant et douloureux. Il est impossible de se l’ôter de l’esprit. Chaque fois que j’essayais de m’endormir, je commençais à voir tous ces corps en mouvement. Au début, c’était juste les pieds et c’est donc ce que j’ai décidé de les peindre au bas de la toile. Je n’avais aucune idée d’où allait la composition mais dans les jours qui ont suivi, j’ai progressivement ajouté des mouvements de mains, d’épaules, de têtes. »  « No country for Young man » ne peut pas s’achever. Et c’est à l’image du travail de ce peintre, qui dit souvent avec un problème avec l’oeuvre achevée. Quand peut-on décider de cet instant? 

Dans la cruauté du regard, de l’observation, du contrôle

D’une certaine façon, il a trouvé un début de solution en travaillant plusieurs toiles en même temps. Il passe ainsi de l’une à l’autre. Il poursuit son dialogue avec les hommes qu’il croisent, les femmes qui les assistent, les enfants qui regardent, assis dans ces couloirs administratifs, dans l’attente d’une régularisation. La frontière entre la réalité et l’oeuvre se réduit encore. Il est impossible d’en détacher ses yeux et son attention.

Roger Calmé (ZO mag’)
Photos Dr et by courtesy Saatchi Yates
Tesfaye Urgessa. Jusqu’au 25 août 2021 à la Saatchi Yates Gallery, Londres.

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