Zimbabwe / Dessins / Félix Shumba  CATASTROPHES REPETEES, DISLOCATION IMMINENTE

De quelle histoire parle-t-on ? De quel moment s’agit-il et est-il le même pour chacun d’entre nous? Dans son travail, et dans la conversation qui l’accompagne, Felix Shumba pose le doigt à cet endroit précis. Et il ne quitte pas le sujet. Au départ, il y a quelques mots échangés à propos du photographe sud-africain Ernest Cole. « Une histoire assez pathétique, et assez représentative. La solitude extrême d’un photographe noir durant l’apartheid, qui part aux Etats-Unis, travaille pour l’Agence Magnum, qui édite même un livre, et puis qui sombre dans la solitude et la folie. » Shumba voue une grande admiration au travail de Cole qui documente cette Amérique invisible. Noire et plongée dans une officielle obscurité.

Tout son travail est d’ailleurs consacré à cette question. Le visible et l’invisible. Il y a quelques mois, la Grande Bretagne reconnaissait que durant la Première Guerre mondiale, 190 000 soldats venus des Indes et des colonies africaines étaient morts au combat, dans une indifférence officielle quasi totale. Le ministère présentait ses excuses et jugeait sa propre attitude d’inexcusable. Il avait fallu attendre plus d’un siècle pour que l’histoire se souvienne.

« Être noir est synonyme de mort. Le sujet choisi partage un sentiment de catastrophe imminente, de dislocation, d’aliénation et d’incertitude. «  Felix Shumba

Dans sa dernière série, Felix Shumba dessine la guerre. Il la représente au crayon, à la mine charbonneuse, il lui donne les couleurs sombres du grand charnier. Les figurations sont celles d’une fiction qui mélange les époques. Un soldat, sous un masque à gaz, se tient début. Il a entre les mains une arme automatique de gros calibre. On pourrait presque identifier l’arme, mais en aucune façon le combattant. Il n’a pas de visage, il est anonyme. Il va à la mort, il marche dans la boue du massacre. 

« Être noir est synonyme de mort, explique-t-il dans une interview au magazine en ligne Bubblegumclub (*).  » Mon travail est une tentative de produire des documents qui montrent la violence gratuite sur les Noirs au sens littéral du terme. Le sujet que je choisis partage un sentiment de catastrophe imminente, de dislocation, d’aliénation et d’incertitude. « 

Resituer ce que l’histoire met en marge… et n’accepte pas que nous regardions. Ses dessins respirent l’irrespirable. Sur l’un de ses travaux, Felix montre un corps hybride. La main est celle d’un homme, le visage porte une immense blessure, et le corps est celui d’un enfant chétif. C’est une victime. Personne ne peut dire de qui il s’agit. Soldat ou civil, le sang s’est figé. Ses yeux sont immobiles et regardent vers le ciel. Nous sommes, ou nous avons été ce corps, ou bien étaient-ce nos parents… La scène se déroule quelque part et le lieu demeure inconnu également. Les plaines de l’Artois, les savanes sèches du Katanga, des corps allongés dans la poussière ou la boue, et dont personne ne parle. Des corps qui n’ont jamais existé.

Dans un article que lui consacre l’excellente revue Aficanah, Athi Mongezeleli Joja (critique d’art), met en lumière plutôt l’aspect contemporain immédiat du travail. Et il a raison de souligner combien l’actualité, liée à la maladie ou au racisme des forces de police, peut révéler de violence aveugle, d’exclusion répétée du droit. Mais on en revient au même constat. L’histoire répète sa cécité, son incapacité à reconnaître l’humanité. Elle écrit d’autres paragraphes, elle invente des textes qui conviennent à sa machinerie. Felix Shumba entre dans la machine et montre comment fonctionne l’engrenage.

Roger Calmé (ZO mag’)
Photo: F. Shumba
A lire: https://africanah.org/felix-shumba/

Repères:
Felix Shumba (né en 1989) est un artiste autodidacte, originaire de Masvingo  (Zimbabwe). 
Son travail n’a pas encore été exposé.
Contact: https://www.facebook.com/Shumba.Felix

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