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RDC / Peinture / Mode Muntu / QUE LE SILENCE SOIT

Incompréhensible! En 2016, au moment où Michaël de Plaen et Aude de Vaucresson s’apprêtent à exposer 73 tableaux de Mode Muntu, ces mots ponctuent souvent leurs propos. Incompréhensible qu’un peintre d’une telle originalité, et si profondément ancré dans la culture congolaise, soit à ce point méconnu.

Depuis une cinquantaine d’années, les regards se sont volontiers portés sur la peinture de Kinshasa. La couleur y est abondante et les scènes ne cèdent rien à la déprime quotidienne. Au contraire! On danse et on boit d’abondance, les transistors diffusent les derniers tubes et la rue a des allures de publicité pour le bouillon magique et la pâte dentifrice. La recette fonctionne et elle s’exporte d’ailleurs très bien. Au point d’occulter tout le reste. C’est très exactement ce qui se passe avec Mode Muntu, que l’on appelle aussi « le peintre modeste ». Il n’appartient à aucune école, il n’a jamais joué le jeu des galeries et l’éclairage médiatique. Il s’est contenté de peindre.


Quand on l’interrogeait sur la qualité de cette oeuvre, Michaël de Plaen la mettait en parallèle aux oeuvres de Keith Haring et d’A.R Penck. Il comparait également ces figures épurées à celle des aborigènes Daniel Walbidi et Roy Underwood. Sans doute est-ce de ce côté qu’il faut regarder, parce que la modernité extrême du trait s’ancre alors dans une évocation de la terre et des hommes posés à sa surface.

« un homme timide, modeste, conscient de son talent, mais qui n’en fait pas état(…). Une peinture symbolique qui met en avant les valeurs morales et la collectivité… »


Né à Mwanza, dans la province du Katanga, en 1940, Modeste Ngoie Mukulu Muntu a sans doute été le plus jeune élève de l’Ecole des beaux-arts de sa ville. Il l’intègre à 14 ans, se fait remarquer, puis un peu plus tard… cesse de peindre pendant dix ans. Le directeur de l’académie, Claude Charlier le convainc alors de revenir et lui ouvre un atelier. De la même façon, Guy de Plaen (conservateur du Musée de Lubumbashi) et sa femme, Jeannette Kawende, vont l’aider matériellement et lui permettre de se consacrer entièrement à son art.

Des gestes quotidiens et éternels, sans limite de temps. Des symboles de ce qui était et sera.


Il peint donc, mais il ne fait rien pour en convaincre les autres. Dans son ouvrage, le commissaire de l’exposition note: «  Plusieurs personnes l’ayant côtoyé, (…) décrivent un homme timide, modeste, conscient de son talent, mais qui n’en fait pas état(…). Une peinture symbolique qui met en avant les valeurs morales et la collectivité… » Et de rajouter un peu plus loin: « Son œuvre est une fenêtre sur l’histoire du pays » .


Au final, la peinture est là, dans une narration dépouillée de toute anecdote. Elle explore par le monochrome et le dessin essentiel des scènes du quotidien, la place de la plantation, la réjouissance d’une danse saisonnière. Une femme tresse une autre femme. Deux hommes fouillent la terre. Dénuée de toute perspective, sa maîtrise absolue des couleurs et des formes qui les traversent, on dira une peinture de la réconciliation à la fois morale, historique, spirituelle. Inclassable. A des années-lumière des tumultes de Kinshasa.


Il y a un an, la salle Piasa de Paris organisait une vente aux enchères de 120 oeuvres africaines. On n’a pas beaucoup parlé de peinture mais surtout d’argent. Le lot N°6 était une toile de Mode Muntu, « Le travail des champs ». Elle sera attribuée à 45 500 €. Dans un article au point, la journaliste évoquera la parenté avec les personnages de Keith Haring. Ce sera tout. De son côté, Christophe Person (alors directeur Afrique de Piasa) résumera l’évènement ainsi: « Contrairement aux éditions précédentes, il n’y a pas eu de grosses surprises, mais près de 80 % des lots a trouvé preneur. Les enchères sont plus sages et les prix restent plus bas ».


Ce n’était pas le cas de Mode Muntu, mais personne ne parut le remarquer. Le même effacement, même quand la lumière semble devoir (enfin) s’allumer. En 1987, au moment de sa mort, le peintre congolais n’avait pas pu achever « le Linceul », son dernier tableau. L’obscurité était tombée d’un coup sur le travail du peintre. Aujourd’hui, on en est toujours au même point. Le drap funéraire recouvre encore pour grande partie l’oeuvre. Incompréhensible.


RC (ZO mag’)
Photos DR

A lire /Mode Muntu, de Michael de Plaen ( 256 pages
Prix: 49,00 €) réf: ISBN: 9782930451183

2 commentaires

    • merci à toi,
      Bonne journée…
      Les abonnements à la revue (modiques) arrivent. J’espère bien vous avoir parmi nos lecteurs,
      cdl,
      rc

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