Sculpture et installations
1 commentaire

Burkina Faso / Sculpture / Boukare Bonkoungou / SUR LE GRAND FLEUVE DE BRONZE

Au milieu, coule un long fleuve de métal. Il a la couleur du bronze. Il s’appelle Dapoya et les hommes vivent sur ses berges depuis des siècles. Au temps du royaume Mossi, c’est ici que les rois faisaient couler leurs totems. Royaume jamais éteint, juste dans l’ombre du présent, qui inspire encore le sculpteur et nourrit le travail contemporain. Boukare Bonkoungou est de ces familles de bronziers. Ils s’appellent Tapsoba, Derme, Guira… Des générations d’artistes ont grandi dans leurs murs. « 𝘈𝘱𝘳𝘦̀𝘴 𝘭’𝘦́𝘤𝘰𝘭𝘦, 𝘯𝘰𝘶𝘴 𝘢𝘷𝘰𝘯𝘴 𝘴𝘶𝘪𝘷𝘪 𝘭𝘦𝘴 𝘱𝘢𝘴 𝘥𝘦 𝘯𝘰𝘵𝘳𝘦 𝘱𝘦̀𝘳𝘦. 𝘑’𝘢𝘪 𝘢𝘱𝘱𝘳𝘪𝘴 𝘢𝘶𝘱𝘳𝘦̀𝘴 𝘥𝘦 𝘭𝘶𝘪 𝘭𝘦𝘴 𝘨𝘦𝘴𝘵𝘦𝘴. 𝘌𝘵 𝘱𝘶𝘪𝘴 𝘶𝘯 𝘫𝘰𝘶𝘳, 𝘫’𝘢𝘪 𝘷𝘰𝘶𝘭𝘶 𝘤𝘳𝘦́𝘦𝘳 𝘥’𝘢𝘶𝘵𝘳𝘦𝘴 𝘤𝘩𝘰𝘴𝘦𝘴 𝘦𝘯 𝘥𝘦𝘩𝘰𝘳𝘴 𝘥𝘦 𝘭’𝘢𝘳𝘵𝘪𝘴𝘢𝘯𝘢𝘵. 𝘘𝘶𝘢𝘯𝘥 𝘫𝘦 𝘴𝘶𝘪𝘴 𝘢𝘳𝘳𝘪𝘷𝘦́ 𝘢𝘶 𝘊𝘦𝘯𝘵𝘳𝘦 𝘕𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯𝘢𝘭 𝘋𝘦𝘴 𝘈𝘳𝘵𝘴 (𝘊𝘕𝘈) , 𝘫’𝘢𝘪 𝘷𝘶 𝘶𝘯𝘦 𝘥𝘪𝘷𝘦𝘳𝘴𝘪𝘵𝘦́ 𝘥𝘦 𝘤𝘳𝘦́𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯𝘴 𝘲𝘶𝘪 𝘮𝘦 𝘱𝘭𝘢𝘪𝘴𝘢𝘪𝘦𝘯𝘵 𝘱𝘭𝘶𝘴 𝘭𝘦𝘴 𝘶𝘯𝘦𝘴 𝘲𝘶𝘦 𝘭𝘦𝘴 𝘢𝘶𝘵𝘳𝘦𝘴. 𝘑𝘦 𝘮𝘦 𝘴𝘶𝘪𝘴 𝘥𝘰𝘯𝘤 𝘭𝘢𝘯𝘤𝘦́ 𝘥𝘢𝘯𝘴 𝘭𝘢 𝘤𝘳𝘦́𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘦𝘯 𝘢𝘭𝘭𝘪𝘢𝘯𝘵 𝘭𝘦 𝘣𝘰𝘪𝘴 𝘦𝘵 𝘭𝘦 𝘣𝘳𝘰𝘯𝘻𝘦, 𝘶𝘯𝘦 𝘵𝘦𝘤𝘩𝘯𝘪𝘲𝘶𝘦 𝘲𝘶𝘪 𝘯’𝘦𝘹𝘪𝘴𝘵𝘢𝘪𝘵 𝘱𝘢𝘴 𝘦𝘯𝘤𝘰𝘳𝘦. »

Boukare Bonkougou va plus loin encore en associant à ce métal royal le bois tout aussi considérable, l’ombre tutélaire, qui s’étend magistrale.

Pendant dix ans, Boukare étudie. Et pendant dix ans de plus, il réalise. Deux décennies comme une pirogue sur le grand fleuve, qui lit l’eau grise et or, qui trace entre les bancs de sable, sa navigation sereine. La sculpture de Boukare Bonkoungou est toute entière dans cette confluence des époques. Elle évoque les gestes de toujours. Des hommes sont assis au pied d’un arbre, à la base d’un pilier. Il est difficile de savoir, mais il s’agit d’un élément fondateur et ils en tirent de la musique, du dialogue, une harmonie. Leurs visages sont tendus les uns vers les autres.

Contemporain ou traditionnel, peu importe le qualificatif. Le travail du sculpteur entretient un fil, un tissage du bronze, entre des points du temps familier. Jamais l’étoffe ne se déchire. Elle prend juste des tonalités différentes. L’art contemporain africain (quelle appellation compliquée, longue et brumeuse) est dans la continuité. Au contraire de l’Occident, il n’y a pas de rupture. Et Boukare Bonkougou va plus loin encore en associant à ce métal royal le bois tout aussi considérable, l’ombre tutélaire, qui s’étend magistrale.

« 𝘗𝘦𝘳𝘴𝘰𝘯𝘯𝘦, 𝘢𝘶 𝘥𝘦́𝘱𝘢𝘳𝘵 𝘯𝘦 𝘧𝘢𝘪𝘴𝘢𝘪𝘵 𝘭𝘢 𝘴𝘤𝘶𝘭𝘱𝘵𝘶𝘳𝘦 𝘥𝘦 𝘤𝘦𝘵𝘵𝘦 𝘧𝘢𝘤̧𝘰𝘯. » Il le dit sans fierté aucune. Boukare rend juste compte de ce qu’il a vu, il y a vingt ans. Et de ce qu’il a voulu poser, de gestes qui prolongent le dialogue, qui nourrissent la forme. L’une des dernières réalisations est dans cet esprit. Elle montre un crocodile, debout, une valise à ses pieds. Ses yeux brillent et sa gueule lâche un cri silencieux. On peut penser une seconde qu’il signale sa présence, qu’il ne veut pas manquer le bus et fait signe au chauffeur.

𝘓’𝘢𝘳𝘵 𝘯’𝘦𝘴𝘵 𝘱𝘢𝘴 𝘤𝘰𝘮𝘮𝘦 𝘥𝘦 𝘭𝘢 “𝘣𝘰𝘶𝘧𝘧𝘦”, 𝘤𝘦 𝘯’𝘦𝘴𝘵 𝘱𝘢𝘴 𝘤𝘰𝘮𝘮𝘦 𝘥𝘦𝘴 𝘷𝘰𝘪𝘵𝘶𝘳𝘦𝘴 𝘰𝘶 𝘥𝘦𝘴 𝘮𝘰𝘵𝘰𝘴 𝘥𝘰𝘯𝘵 𝘵𝘰𝘶𝘵 𝘭𝘦 𝘮𝘰𝘯𝘥𝘦 𝘢 𝘣𝘦𝘴𝘰𝘪𝘯. 𝘐𝘭𝘴 𝘴𝘰𝘯𝘵 𝘵𝘳𝘦̀𝘴 𝘳𝘢𝘳𝘦𝘴, 𝘤𝘦𝘶𝘹 𝘲𝘶𝘪 𝘴’𝘪𝘯𝘵𝘦́𝘳𝘦𝘴𝘴𝘦𝘯𝘵 𝘢̀ 𝘭’𝘢𝘳𝘵. » Boukare Bonkoungou

Dans ce travail permanent de la matière, dans cette profusion des histoires qu’il raconte, Boukaré Bonkoungou serait sans doute, sous d’autres cieux, un artiste très en vogue. Arrêtons ici les clichés. Son entreprise est un émerveillement d’humanité et de fantaisie. Son crocodile de bois, fait d’une vieille souche burinée et d’un visage de bronze martelé et écaillé, semble sorti de l’éternité. Pourtant, il vit encore dans une totale humilité. Ce qu’il résume d’une manière lapidaire:  » 𝘊𝘦 𝘯’𝘦𝘴𝘵 𝘱𝘢𝘴 𝘶𝘯𝘦 𝘲𝘶𝘦𝘴𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘥’𝘢𝘳𝘨𝘦𝘯𝘵. 𝘊𝘦𝘴 𝘰𝘣𝘫𝘦𝘵𝘴 𝘲𝘶𝘦 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘷𝘰𝘺𝘦𝘻-𝘭𝘢̀ 𝘰𝘯𝘵 𝘦́𝘵𝘦́ 𝘧𝘢𝘣𝘳𝘪𝘲𝘶𝘦́𝘴 𝘥𝘦𝘱𝘶𝘪𝘴 𝘥𝘦𝘶𝘹 𝘢𝘯𝘴. 𝘑𝘦 𝘱𝘦𝘶𝘹 𝘧𝘢𝘪𝘳𝘦 𝘶𝘯𝘦 𝘢𝘯𝘯𝘦́𝘦 𝘴𝘢𝘯𝘴 𝘳𝘪𝘦𝘯 𝘷𝘦𝘯𝘥𝘳𝘦. 𝘓’𝘢𝘳𝘵 𝘯𝘦 𝘵𝘰𝘶𝘳𝘯𝘦 𝘱𝘢𝘴 𝘢𝘶𝘵𝘰𝘶𝘳 𝘥𝘦 𝘭’𝘢𝘳𝘨𝘦𝘯𝘵. 𝘓’𝘢𝘳𝘵 𝘯’𝘦𝘴𝘵 𝘱𝘢𝘴 𝘤𝘰𝘮𝘮𝘦 𝘥𝘦 𝘭𝘢 “𝘣𝘰𝘶𝘧𝘧𝘦”, 𝘤𝘦 𝘯’𝘦𝘴𝘵 𝘱𝘢𝘴 𝘤𝘰𝘮𝘮𝘦 𝘥𝘦𝘴 𝘷𝘰𝘪𝘵𝘶𝘳𝘦𝘴 𝘰𝘶 𝘥𝘦𝘴 𝘮𝘰𝘵𝘰𝘴 𝘥𝘰𝘯𝘵 𝘵𝘰𝘶𝘵 𝘭𝘦 𝘮𝘰𝘯𝘥𝘦 𝘢 𝘣𝘦𝘴𝘰𝘪𝘯. 𝘐𝘭𝘴 𝘴𝘰𝘯𝘵 𝘵𝘳𝘦̀𝘴 𝘳𝘢𝘳𝘦𝘴, 𝘤𝘦𝘶𝘹 𝘲𝘶𝘪 𝘴’𝘪𝘯𝘵𝘦́𝘳𝘦𝘴𝘴𝘦𝘯𝘵 𝘢̀ 𝘭’𝘢𝘳𝘵. » Il ne dit rien de plus, il continue à pagayer sur le grand fleuve de bronze.

Roger Calmé (ZO mag’)
Photos: DR et Boukare Bonkoungou

1 commentaire

Laisser un commentaire