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Une question… / Peinture / Pokam, Yaméogo, Ankude Laka, Kugbe… / JUSQU’AU BOUT DE LA COULEUR

Et puis, il y aura la dernière toile. L’ultime volonté. Quand le pinceau, une fois encore, se mélange à la couleur et se pose. Dans quelques instants, tout se termine: la toile, la vie, le long chemin qui nous amène à cette extrémité. Et le peintre comme les autres humains, s’interroge. Que va-t-il apporter et emporter? de quelle matière, de quelle lumière sera la touche finale? C’est son dernier tableau.


La première question que l’on se pose, serait de situer cet instant de la peinture. Cette toile appartient-elle au temps de la vie? Ou présage-t-elle de ce qui suit ? Est-il d’hier ou de demain ? A l’instant du passage, certains jettent un regard en arrière et d’autres, comme Rostand Pokam (Cameroun), regardent vers l’avant: «  Je ne veux rien de ce que j’ai pu faire. La composition, la façon de figurer ou de ne pas figurer, que mes couleurs soient inédites et que ça me surprenne grandement! Prendre des risques, oui, je voudrais que ce soit un moment de plaisir. » Cette ultime représentation doit relever encore de l’aventure. Elle est vivante encore, elle rue dans les brancards, elle ignore la sagesse et l’habitude. Rostand Pokam veut jusqu’au terme que sa peinture (et sa vie) soient expérimentales.

« Survie » de Rostand Pokam, dans les rues éternelles de Douala, inondations.


Donc un temps volontaire, résolument optimiste. Et c’est également de cette manière que d’autres l’envisagent, tournée vers l’ « après », dans un « éblouissement », plus spirituel certes, mais qui respire la même énergie.  » Cette toile est une libération de tout. J’ai cultivé ce sentiment toute ma vie. Chacune de mes toiles me rapproche de ce « Néant bienfaisant » qui va me prendre définitivement,  » considère Léopold Ankude Laka (Togo), en associant intimement la toile finale et la mort qui l’emporte.

Cette blancheur est à l’intérieur et submerge tout, ce blanc qui est l’immense, l’éternel et le Tout (Koffi Kugbe)


« Que mes couleurs soient inédites et que ça me surprenne grandement! Prendre des risques, oui, » Rostand Pokam

Le temps d’après, nourri du temps d’avant, le mélange de toute une vie, sur cette toile. De cette façon, Olga Yaméogo (Burkina-Faso) pense qu’elle va « remettre beaucoup de matière, comme à mes débuts, pour y patauger, avec les mains (régressif? sourit-elle). » Quant à ce qu’elle contiendra, de personnages et d’histoires, elle veut croire en une continuité de l’histoire racontée. La dernière toile appartient résolument à la vie.

De ce côté de la barrière, Koffi Kugbe (Togo) s’attarde aussi. « Je pense que plus le temps passera, plus j’irai vers le blanc. Mes dernières œuvres seront plus libres et certainement toutes dans cette couleur. Oui, je pense qu’elle portera l’héritage de celles qui l’ont précédée. Sans oublier le germe de ce qui suit, et que la toile contient déjà » Ce n’est plus de peinture qu’il s’agit alors, cela se passe hors le cadre, « dans un espace transcendantal que la modernité refuse, mais que la réalité confirme sans arrêt. Le monde des essences pures que l’artiste poursuit. Idéal. » Finalement, l’éternité est déjà une peinture. Que l’on soit d’un côté ou de l’autre, au dedans ou au-dehors de la toile… et du corps.

« La mort ? C’est absolument pas d’actualité. De quelle mort vous parlez ? » Tchalê Figueira

Le temps. Tous y font donc allusion, mais aucun d’entre eux ne s’imagine sur la toile, comme personnage principal, dans cet instant qui précède le franchissement. Le souvenir de Picasso revient alors. Sur son dernier tableau, il se représente dans un autoportrait préhistorique. Un homme des temps les plus anciens, dans une caverne, sur les murs de laquelle (sourire)… D’une façon plus dramatique, Modigliani a également livré un ultime portrait, « les yeux fermés, comme repliés, comme dans une fresque de tombeau égyptien, et on voit la mort partout sur cette image, dans laquelle Modigliani se peint très affaibli. » disait Bernard Chambaz, historien. Les Occidentaux se figurent dans la mort, ou aux abords de celle-ci.

Cette représentation de soi ne semble pas séduire les artistes africains. A cet instant, leur peinture paraît tenir d’un sentiment pur. Elle se désincarne. Ils parlent de matière, de lumière et de couleur. La forme a une importance secondaire, dans le meilleur des cas. Abstraite, par essence, dans l’inconnu merveilleux, dans le Néant premier, comme le suggèrent Olga Yaméogo et Léopold Laka.


Par contre, quand on lui pose cette question de la dernière toile, l’un d’entre eux ne semble pas comprendre. » Vous pouvez préciser? » demande Tchalê Figueira (Cap-Vert). Il montre un dernier tableau. Des crânes, des vampires, sur le capitalisme et les profits qu’il génère. « La mort ? C’est absolument pas d’actualité, écrit-il en réponse. De quelle mort vous parlez ?« 


Roger Calmé (ZO mag’)
Photos: collection des artistes, DR.

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  1. Merci, Roger. L’Art suit évidemment le parcours que la Vie elle même. Il se promène au- delà du sensible, dans les champs infinis. Merci de nous le montrer si simplement mais clairement !

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