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Côte d’Ivoire / Interview / Jean Laurent Koné Zié / NOUS N’IRONS PAS AU GOUFFRE

Et si les fleuves coulaient à nouveau dans le bon sens ? En posant sur la société ivoirienne un regard souvent critique, Jean Laurent Koné Zié garde encore de solides raisons d’espérer. L’art pourrait être un chemin de recouvrance. Pour cela, l’implication de tous est nécessaire. Mais au-delà des mesures politiques et de la conquête du marché, ce sont des retrouvailles identitaires qu’il préconise. Les totems ont toujours joué un rôle apaisant et fondateur. De cette sagesse, les toiles peuvent s’inspirer et rétablir les filiations nécessaires. Interview.

Tu enseignes à Abidjan, donc tu es en contact permanent avec la jeunesse. A quoi ressemble une classe de peinture ?
Ouhhh ! Une classe de peinture est un microcosme. Les individus sont forcément différents, mais avec pour dénominateur commun la volonté de s’exprimer. Ensuite leurs écritures diffèrent. Disons que cette classe rêve de couleur et cherche à s’exprimer à travers son époque tout en créant des codes qui lui sont propres.

Que peut-on proposer à de jeunes peintres en Afrique aujourd’hui ? Le cadre est mal défini, les compétences pas toujours évidentes…
Je suis quand même optimiste. Aujourd’hui, la société africaine commence à voir le métier d’artiste plasticien d’un autre œil. Mais en même temps, il faut l’aider à sortir d’Afrique. Montrer son savoir-faire est nécessaire dans la mesure où nous ne consommons pas ce que nous produisons. Il est tout à fait normal que les jeunes se tournent vers d’autres horizons. On doit donc se préparer au voyage. Je le dis très clairement : les jeunes artistes devraient être formés à  l’activité de marketing et de management en art. Ensuite que nos politiques s’impliquent enfin, en favorisant une véritable dynamique de promotion culturelle. Non, ce n’est pas forcément le foisonnement des lieux d’exposition qui redonnera la vitalité aux arts dans nos cités. C’est bien plus profond que ça.

« Les jeunes peintres n’ont pas compris qu’ils s’éloignent ainsi de l’Afrique. Ils sont désormais des produits occidentaux. Plastiquement et philosophiquement. «  Jean Laurent Koné Zié

Comment vois-tu l’artiste et le rôle qu’il peut jouer dans la société africaine ?
L’artiste doit être un acteur du beau, du bon et du bien. Il reste le médiateur, l’interface entre les différentes couches de la société. Il a son mot à dire sur tous les sujets

On a tout de même l’impression que la peinture africaine est en train de répondre à une demande occidentale. Les galeries présentent les unes et les autres des artistes très proches. Il y a une uniformisation grandissante.
Je pense que les contraintes exercées par les galeries sont considérables. Les jeunes peintres sont dans leur grande majorité totalement focalisés sur l’Europe. Ils veulent gagner de l’argent et réussir. C’est une obsession. Donc les galeries leur imposent les choses… qui marchent. Les acheteurs veulent une Afrique souriante, très internationale. Une Afrique pop-art… C’est frais, c’est fluo, et tout le monde peint les mêmes branchages, l’absence de visages, les petites fleurs jaunes… Ça me met mal à l’aise. C’est un produit calibré, totalement occidentalisé, abâtardi. Les jeunes peintres n’ont pas compris qu’ils s’éloignent ainsi de l’Afrique. Ils sont désormais des produits occidentaux. Plastiquement et philosophiquement. »

« Sur un continent noir, d’affirmer une identité noire, aussi évoluée, crédible, affirmée que celle de nos frères et voisins. »

Tous les intervenants pointent du doigt le rôle des élites. A commencer par les politiques. Et on n’a pas l’impression que la culture les motive particulièrement.
(sourire) Les nouvelles élites devraient être sensibilisées sur toutes les questions liées à l’art africain. La période des indépendances et des années 70 à 80 a montré que le domaine des arts et de la culture, à travers de grandes figures, préparait les élites politiques au combat de la décolonisation et  des indépendances. Je pense que le même schéma est valable. Les hommes de culture doivent aider à cette sensibilisation. Ensuite, ces élites comprendront plus facilement qu’il est important de consommer l’art produit ici. Cela commence par s’accepter d’abord en tant qu’africain.

On serait tenté de dire, comme pour d’autres produits, que ce n’est pas un achat valorisant…
Si nous pensons blanc, mangeons blanc et que nous continuons de nous considérer comme des blancs, effectivement… Problème d’image, sur un continent noir, d’affirmer une identité noire, aussi évoluée, crédible, affirmée que celle de nos frères et voisins.

Et cette réappropriation se fait comment ?
Je n’aime pas trop ce terme. Depuis un demi-siècle, on pousse des générations entières à se détourner de ce qu’elle ont de plus noble, de ce qui était essentiel. Mais je crois qu’il est encore possible de se reconnecter, de se reconstruire dans nos schémas, pour faire avancer notre histoire. C’est le lieu et le moment de lancer une forme d’appel. Encourager les artistes de tout bord, qu’ils racontent l’épopée de nos ancêtres, de nos coutumes, de nos traditions et valeurs. Je pense que cette narration tiendra un rôle identitaire très important.

Recueilli par Florence Calmé-Ango (ZO Mag’)
Photos DR et Jean Laurent Koné Zié

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4 commentaires

  1. Veni Akomian dit

    Analyses et propositions structurantes pour tout entrepreneur culturel soucieux de la pérennité d’une Afrique en expansion dans la continuité de sa propre histoire !!!
    Jajeuf Jambar !!! 😷🙏🏿😂🌈👊🏿🌿🌻✌🏿

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