Ghana / Musée populaire / Kejetia / REFLETS D’OR DANS UN ŒIL DE SABLE

Il faut de longues heures de route pour atteindre Kejetia. Une grande quantité de poussière, de sable, de lumière écrasante doit être absorbé pour en comprendre à la fois la solitude et l’attraction que le lieu peut représenter. Quand il est arrivé la première fois, Christophe Sawadogo s’est souvenu de son village, au Burkina-Faso. C’est un peu la même chose dit-il, en montrant les images des anciens champs de mil, d’arachide, percés de trous. Un homme est au fond de cette cavité, ou plusieurs hommes, et ils creusent. Le soleil est immense et ils cherchent l’or.

Christophe est peintre et plasticien, il est aussi journaliste et se pose la question des répercutions d’une telle activité sur la vie. « Il y a quelques années, il y a eu un accident ici et la mort de plusieurs hommes, explique-t-il. Les tensions étaient très vives dans la zone. Suite à cet évènement, une anthropologue néerlandaise, Sabine Luning, m’a proposé de venir et de rencontrer un photographe ghanéen, Nii Obodai. L’idée était de faire une proposition de mémoire, de création collective, sur cette activité minière et le poids qu’elle faisait peser sur la population. »

Une proposition de mémoire, de création collective, sur cette activité minière et le poids qu’elle faisait peser sur la population. 

Christophe avait déjà travaillé d’une façon similaire au Burkina Faso, dans ses villages de Rouuko et Tikaré. Ses frères et sœurs travaillent dans des conditions similaires et il a mis en place des ateliers de peinture qui associent la population. L’ONG Gold Matters lui proposait d’opérer à Kejetia une action comparable. « Nii et moi avions dans l’idée un mémorial en hommage aux victimes, une exposition et un « musée dans un village africain ». De mettre l’art et la mémoire dans la vie de tous les jours. » Le projet du musée sera donc en plein centre du village. Comme une mairie, une épicerie ou une église et une mosquée, un point convergeant.

De ne plus être les victimes, consentantes, silencieuses et collatérales de cette immense richesse.

La mémoire minière. En RDC, Sammy Baloji, et d’autres artistes comme la photographe Gosette Lubondo, abordent cette même problématique. Les excavatrices ont sérieusement bouleversé les habitudes, la langue, les croyances religieuses… Que reste-il de nos paysages intérieur et extérieur une fois que les engins se mettent à creuser la terre ? Christophe et Nii Obodai ont commencé à nourrir ce musée avec le quotidien de la vie. Le photographe a pris en images le paysage, dans ce constat de ce qu’il était devenu. Il s’est attardé sur les objets du travail, tels qu’ils étaient avant, un casque, une lampe, des chaussures, des tenues de travail, des sacs pour l’extraction des terres … La mémoire. Rassembler et proposer à la population de maintenir une passerelle maîtrisée entre les époques. De ne plus être les victimes, consentantes, silencieuses et collatérales de cette immense richesse.

Le long de cette route, les villages sont nombreux et offrent un spectacle assez similaire. Tarkwa, Takoradi, Kejetia… Des champs et des trous. Trous de terre ou de mémoire, la terre est une bête couchée. Son ventre entaillé de profondes blessures. Et les hommes sont à la même image. « L’exploitation représente un véritable fléau pour la santé. On utilise le mercure et le cyanure, les enfants respirent ces vapeurs hautement toxiques. La terre est saturée de ces particules. La fonction de cet espace est aussi de nous conscientiser sur les conséquences de l’exploitation », évoque le plasticien. Mais également sur les déplacements de population, la précarisation que ça entraîne. Sur les feuilles de papier, les enfants dessinent… et leurs parents aussi. De quoi sera fait l’avenir ? Et quand l’exploitation sera finie, que nous restera-t-il ?

Le jour du vernissage, Christophe Sawadogo se souvient d’une vieille qui dansait et chantait. C’était sur la place centrale et plus d’une centaine de personnes étaient autour. Une vingtaine d’entre eux étaient intervenus et leurs œuvres s’affichaient sur les murs des maisons et de la salle. Des dessins pleins de poussière et de lumière, pleins de mémoire. « La vieille tapait dans ses mains et invitait les autres femmes à danser aussi. Il y avait tous ces objets autour, toutes ces vies, et la dame qui me servait de traductrice m’a dit que c’était la première fois et qu’ils ne verraient plus les choses de la même façon. »

Roger Calmé (ZO mag’)
Photos : C. Sawadogo, Nii Obodai et Gold Matters


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