Éthiopie / Peinture / Selome Muleta / SE LEVER MAINTENANT

Les mots sont dans une matière qui ne convient pas toujours. Ils sont constitués de particules arrêtées. La peinture est différente, elle va entre les éléments. Sans s’arrêter de circuler, elle dit le sentiment et sa fluidité. Quand son père est mort… Selome Muleta peint. Parce que c’est la seule chose qui vient. Elle met sur les pages du carnet des ombres qui sont des corps dans la tristesse. Cette femme allongée que l’on devine, dans la prostration, refermée sur elle-même, qui ne prononce aucun mot. La peinture se charge de dire. Il n’y a pas d’autres couleurs que des débris, comme une assiette cassée qui reste sur le sol. Des éclats mauves, un peu de vert. Rien.

Dans les dessins de Georg Baselitz, ou avant encore, au moment du primitivisme, on retrouve ces mouvements qui suggèrent le corps et la violence du sentiment nu. Baselitz peint avec de grands coups de brosse et sculpte à la tronçonneuse. D’une façon assez similaire, Selome Muleta laisse la couleur dans ces gestuelles brutales. Pour en revenir au « mot qui arrête l’action », qui la fixe, la couleur au contraire dit bien plus que le fait qu’elle soit noire. Elle dit aussi l’environnement (invisible), elle dit les larmes (invisibles) et le lit, et la couverture, dans lesquels le corps se recroqueville. C’est un sentiment « cru » qui l’habite.

Les jours ont passé. Selome a poursuivi ce travail séquentiel de la douleur et du réveil qui suit. Peu à peu, le pinceau retrouve d’autres mouvements et le corps se redresse. Dans cette première série de peintures, elle revient à des représentations précédentes, où la personne attend, assise sur une chaise. C’est la nuit, à cause des étoiles au mur bleu. Elle dit : « la peinture me sort de ma solitude, elle me dit de me lever. » La peinture et la lumière aussi, qui est comme l’âme de la peinture.

Sur l’un des tableaux, la femme est assise et la violence du jour est dans son dos, sans doute par la fenêtre ouverte. C’est un grand carré de clarté, qui fait le contre-jour. Le visage et le corps restent donc dans une totale obscurité, découpes noires, absence de regard et de bouche. Elle dit encore : « la lumière est derrière et elle me pousse. » De cette lumière qui est la vie, de ce jour qui revient et chasse la nuit, de la clarté qui inonde la pièce et bientôt reviendra sur le visage. C’est encore un peu tôt. Dans quelques heures peut-être, la porte de la pièce s’ouvrira.

Roger Calmé (ZO mag’)
Photos : ©S. Muleta
Contact : https://www.facebook.com/selome.muleta


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