Éthiopie / Selome Muleta / TOUT CE QUI RESTE

Il n’y a pas de date mentionnée. Les pages sont arrachées à un agenda, c’est à dire à un calendrier qui n’existe plus, où seule la peinture subsiste, parce qu’elle est l’unique rendez-vous. Ces croquis peints, ces esquisses noires, traversés d’éclairs métalliques, sont les dessins du malheur. Le malheur est de cette matière et de cette forme. Il ferme sur la couleur, les portes, il sort du dessin tout ce qui n’est pas solitaire, compact et définitif. Les larmes sont dans le grincement de son pinceau.

Sur cette disparition, Selome met un corps recroquevillé. La mort a parfois l’habitude de reposer la chair, refermée sur elle même. Elle traverse, sombre, ces petites pages de carnet, elle souffle encore son haleine opaque dans la pièce qui est la peinture et le chagrin. A quoi ça sert de dire ce qui s’est passé ? Et quand et pourquoi ? C’est écrit là, dans ces membres interrompus, ces yeux invisibles de l’absent. On voudrait dire à la peintre que nous sommes avec elle, dans ce moment, et dans ce dessin qui va rester longtemps, recroquevillé dans l’esprit de celle qui l’a peint. Toile ou dessin, souvenir permanent, cloîtré dans son silence. Sur le lit, dans cette chambre qu’elle peint toujours comme un personnage, rien qu’une silhouette, sous un vêtement sombre. Rien que ce corps qui reste quand l’autre s’efface.

CE QUE LA LUMIERE FAIT DANS LES BRANCHES
De longues semaines, la peintre attend que les beaux jours reviennent. Elle est dans l’atelier et la pièce est sombre, humide, carrés de murs et de gris. Elle pense à cette allée qui s’enfonçait dans le bois. Elle imagine le parfum qui montait de la terre et qui mettait la couleur jaune sur le tableau. Et puis le jour arrive et elle part, avec son carnet et ses couleurs.Le chemin arrive dans une clairière. Les arbres s’écartent. Au travers des feuillages, filtre la lumière. Selome sort ses encres, et laisse couler la clarté sur le papier. Les feuilles du bloc prennent la couleur de ces feuillages, se teintent de mauve et d’orangé.

« 𝘑𝘦 𝘯𝘦 𝘳𝘦́𝘧𝘭𝘦́𝘤𝘩𝘪𝘴 𝘱𝘢𝘴 𝘢̀ 𝘤𝘦 𝘲𝘶𝘦 𝘫𝘦 𝘧𝘢𝘪𝘴, 𝘫𝘦 𝘯’𝘢𝘪 𝘢𝘶𝘤𝘶𝘯 𝘱𝘳𝘰𝘫𝘦𝘵, 𝘫𝘦 𝘴𝘶𝘪𝘴 𝘥𝘢𝘯𝘴 𝘭𝘢 𝘧𝘰𝘳𝘦̂𝘵, 𝘦𝘵 𝘭𝘦 𝘥𝘦𝘴𝘴𝘪𝘯 𝘷𝘪𝘦𝘯𝘵 𝘤𝘰𝘮𝘮𝘦 𝘪𝘭 𝘭’𝘦𝘯𝘵𝘦𝘯𝘥. » Elle reste ainsi plusieurs heures. Elle ouvre et elle ferme les yeux, ses pieds basculent vers le ciel que l’on devine, sur la feuille, entre les branches nues.« 𝘊’𝘦𝘴𝘵 𝘶𝘯 𝘣𝘦𝘴𝘰𝘪𝘯 𝘲𝘶𝘪 𝘯’𝘢 𝘱𝘢𝘴 𝘥𝘦 𝘮𝘰𝘵, 𝘤’𝘦𝘴𝘵 𝘢𝘪𝘯𝘴𝘪 𝘲𝘶𝘦 𝘫𝘦 𝘱𝘦𝘪𝘯𝘴 𝘦𝘵 𝘲𝘶𝘦 𝘫𝘦 𝘳𝘦𝘱𝘳𝘦𝘯𝘥𝘴 𝘭𝘦𝘴 𝘤𝘩𝘰𝘴𝘦𝘴 𝘥’𝘢𝘷𝘢𝘯𝘵. » Il s’est passé quelque chose. Selome n’en parle pas. Il est arrivé comme une méchante saison, faite de vent et de bois cassé. Maintenant, l’hiver est fini. Dans les herbes, coule l’eau verte et bleue. Elle le dit d’une petite voix : l’insouciance d’une nouvelle vie.

Photos : S. Muleta
Contact : https://www.facebook.com/selome.muleta
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