RDC / Sculpture / Beau Disundi / D’UNE RIVE A L’AUTRE

Comprendre. Simplement aller dans l’intimité de la réalisation et d’en saisir le subtil mouvement. L’œuvre d’art est un organisme compliqué. Rien n’est arrêté en elle. Elle est au centre d’un champ magnétique dont les forces ne cessent de changer. Et ce mouvement incessant demande une grande lucidité. « Il ne s’agit pas de s’enfermer dans une définition de l’œuvre, elle n’existe pas, mais de capter les forces qui s’exercent en elle. » Beau Disundi prend alors le visiteur à témoin. Il lui montre un homme assis, sur un siège. La modernité évidente du travail pourrait aussi bien la rattacher à des origines africaines qu’occidentales. « Elle n’appartient pas à un rivage en particulier, ni à une seule époque, elle est d’ici et en même temps, elle a une autre vie ailleurs. Je veux comprendre cette subtilité de l’appartenance, l’ « entre deux » en somme. »

Quand il débute ce travail, au milieu des années 2010, le jeune artiste a placé très vite cette notion d’ « être » au cœur du projet. De son père, Aubin Disundi, sculpteur lui-même, il apprend jeune le dessin et la composition, avant d’être initié au travail du bronze. A cet aspect technique et éducatif, son ami (et mentor) Eddy Kamwanga ajoute la réflexion conceptuelle. Et c’est ici ans doute que la personnalité trouve à se fondre. Comment se situer, dans ce vacarme du sens ? Entre les continents, dans ces mutations du temps, quelle place tenir, ou à l’inverse quelle mobilité assumer ? « Je pense que cet apprentissage de soi compte énormément, qu’il ne s’arrête pas vraiment, mais qu’il se raisonne. On cesse d’en être le jouet. Mais il faut énormément étudier, comparer sans répit les choses réalisées et les réflexions qu’elles ont nourrir.»

Le rôle joué par Kamwanga est important. Il inculque en même temps que le questionnement une obligation d’excellence. L’œuvre demande la plus grande attention et l’artiste d’être à la hauteur de ce défi. Mais surtout, Disundi prend toute la mesure d’un nécessaire positionnement. Parfois, il relève l’exemple de Picasso et de ses réflexions sur le masque africain. Le masque ne mange pas Picasso, pas plus que le contraire. « Ils ne font qu’établir un dialogue du sens et de la forme. C’est d’établir cette passerelle qui me semble essentiel. Une « descente de la Croix », tel que Rubens la peint, me renseigne de multiples manières. Les Occidentaux ont un rapport au geste fondamentalement différent. Le geste et le pouvoir qu’il incarne. Les symboles qui s’y rattachent… » Dans son atelier, le livre est ouvert sur ces bras qui se tordent et ces regards chavirés.

Et une fois encore, il observe, il écrit, il dessine, se déplace à Paris, revient sur le fleuve initial, s’arrête au musée de Tervuren, prévoit un voyage au Bakongo… Le monde est le prolongement de l’atelier, ou du moins l’atelier est un aboutissement au regard sur le monde. Un homme immobile sur un banc, un groupe de citoyens dans l’attente de l’électricité, un Don Quichotte Y devant l’invisible savane, ou bien cette échelle posée contre le ciel et une humanité en plein désordre qui envisage l’ascension. Questionnement existentiel ? Bien sûr, parce que la sculpture tient d’une résidence incertaine. Humanité après la pluie, assise sur un banc, qui regarde à ses pieds la flaque immense refléter le ciel. Mais aussi questionnement d’histoire. Elle est dans chacun de ses travaux, en filigrane: histoires croisées, histoires changeantes, mutations liées aux déplacements. Et ce n’est pas un hasard s’il cite volontiers Sammy Baloji, plasticien et historien congolais, ou Njideka Akunyili Crosby, peintre nigériane, établie en Amérique. L’histoire omniprésente, dans le glissement des plaques continentales, dans les couleurs que le papier peint suggère.

Le mouvement est donc au cœur de l’œuvre et il regarde l’artiste dans ses constructions que fixent d’éphémères éclipses. Blanches ou noires, lunaires ou solaires, peu importe. Beau Disundi a compris que l’instabilité est nécessaire. La forme arrêtée n’existe pas. Il s’agit juste d’une représentation assez fragile, sur papier argentique. Tout comme le soleil que le satellite immobile voile quelques minutes. La lumière revient. Elle est déjà sur l’autre berge du fleuve.

Les œuvres

Sans titre (untitled)
Bronze, dimension variable (2014)

C’est à ce moment là que les choses commencent. Sans doute, le jeune sculpteur prend-il conscience des choix qui se présentent à lui. Sa carrière académique, le métier d’architecte d’intérieur, ou la création, telle qu’il voit son père la pratiquer. Deux options et cette envie croissante d’aller dans une direction, comme le lui suggère Eddy (…) , qui l’encourage au quotidien. Artiste de l’excellence, il tient une place importante dans la formulation et la réalisation du désir.

D’une certaine façon, ces deux pièces résument l’histoire. S’agit-il d’un jeu ? d’une danse ? d’une parade ? En tous cas, les personnages montrent une direction, à la façon d’un escrimeur qui tient le bras et l’épée. En 2014 déjà, Disundi semble faire un double choix. Celui de la trajectoire et de la matière. Des personnages résumés, essentiels, tendus dans une volonté similaire.

« Balançoire du pouvoir « 
104 x 28 x 26 cm, carton et mastic (2017)

Dans la figuration du pouvoir, quelle que soit la culture, le représentant est souvent montré assis. Les rois ne dansent pas la rumba. Ils siègent, ils trônent et assistent au bal. La « Balançoire », datée de 2017, est à cette image. Disundi s’intéresse ici à la possession économique. Si cette sculpture explore essentiellement le symbole, on ne peut se détacher du fait que le pays tout entier mêle étroitement la politique et les intérêts du grand capital. Les sociétés minières sont toutes puissantes et leurs directeurs généraux tiennent des positions quasi monarchiques.

La date de réalisation est à prendre en considération. En 2017, l’artiste se trouve à la charnière de deux tempos créateurs. Sa formation d’architecte lui a donné l’habitude de travailler le carton et le mastic a été suggéré par son père et l’usage qu’il en est fait dans le travail de la carrosserie. En même temps, la « Balançoire » marque une évidente maturité. Tout est désormais en place pour que les pièces à venir soient fondues et que le bronze prenne toute sa place.

Assis sur son siège, entourés de ses deux serviteurs, le chef du conseil d’administration écoute le monde formuler ses doléances. Son pouvoir est considérable, mais on remarquera aussi que son trône reste une balançoire, siège instable s’il en est.

« Délestage »
Dimensions variables, bronze, cuivre, carton, mastic, câble électrique (2020).

Dans une observation attentive de la société, certaines scènes ont valeur de symbole. La coupure électrique, qui sévit sur une grande partie du continent, impacte les vies et le fonctionnement du grand organisme. En 2020, quelques mois après le BISO de Ouagadougou, Disundi produit cette pièce doublement intéressante. D’abord la représentation horizontale de l’attente, rapproche cette réalisation de l’art occidental classique. On pourrait y voir une forme de Cène, mais dont les personnages demeurent « africains », d’un raffinement hiératique.

Au centre, apparaît un personnage (carton), aux ailes de cuivre, assis sur une évocation de prise électrique. Les deux hommes qui l’encadrent aux extrémités s’appuient sur des évocations de bougie, indispensable élément de la nuit kinoise. La scène est habilement composée et fait songer à la cour d’un roi, réduite à une élégante immobilité. Et pour que la modernité apparaisse dans toute son incongruité, un câble électrique la traverse et une prise la ponctue.

Là encore, la date de réalisation (2020) est importante. S’il conduit des pièces très différentes depuis deux ans, l’artiste poursuit ces réalisations « immobiles ». Un portrait amusé, triste et bienveillant sur une société qu’il observe, et dont il souligne en permanence le courage.

The Dreamlike underground 1
Bronze, 32 x 39 x 16 cm (2018)
The Dreamlike underground 2
Bronze, 34 x 32 x 13 cm (2018)

Ces deux pièces apparaissent parmi les premières séries que le sculpteur réalise. Il délaisse à présent le carton et le mastic, hérités de ses habitudes d’architecte, pour adopter le bronze que son père lui a fait découvrir. Le changement de registre est radical. Cette fois, Beau ne s’intéresse pas au symbole. Ce n’est plus le pouvoir qui l’intéresse, mais l’existentiel qui affecte chacun d’entre nous. Cette humanité est toute entière dans ces deux pièces qui empruntent elles aussi à une figuration africaine… tout en mentionnant un évident clin d’œil à l’Occident. « Dreamlike underground 2 » ne peut que rappeler cet homme penché, cette fragile silhouette qui traverse le 20ème siècle européen et marque toute l’importance de Giacometti.

Double attache. Rencontre des gestes, du mouvement et de l’attente. Percussion des appartenances. L’Europe est là, mais aussi cette tradition kongo dont il ne cesse au fil des œuvres de se réclamer.

Un homme est assis, interrogatif, un autre se presse, courbé sous le vent. « Peu importe que nous vivions ou non nos derniers jours sur terre. Nous aimerions juste écrire quelque chose qui vaut la peine d’être lu. Nous aimerions laisser une trace, une trace concrète, derrière nous ».

Fragilité, Identité et Autonomie
Bronze patiné, 150 x 42 x 28 cm (2019)

Avec le recul des années, cette sculpture suspendue apparaîtra comme une ébauche très aboutie de ce qui va suivre. Cette fois, Disundi est tout entier dans le mouvement. Comme le titre le laisse entendre, son thème est celui de la connaissance personnelle. Face à cette quête de l’identité, si notre jeunesse nous incite à une grande témérité, nous demeurons fragiles. Le cheminement est périlleux, la verticalité rend les appuis incertains. Nous grimpons sur des échelles, nous aspirons à un hypothétique sommet, car cette ambition est inscrite dans notre sang. Bascule symbolique de l’œuvre, il s’agit à la fois d’une recherche personnelle et de son inscription génétique, figurée par la spirale de l’ADN.

Cette réalisation est donc doublement intéressante, parce que bronze explore d’une part cette thématique chère à l’artiste, à savoir la connaissance de soi-même. Mais aussi, « Fragilité, Identité et Autonomie » s’intéresse au mouvement et à la verticalité de la représentation. Il explore ici cette « fragilité » qui commence en 2019 à inspirer son travail.

La série des « Chevaux » date de la même époque, mais elle n’affrontait pas une pareille instabilité. Le mouvement donc, la précarité de celui qui entreprend cette quête (ou du sculpteur confronté à un nouvel espace), et enfin ce choix inédit de suspendre le travail. Accroché à un filin d’acier, cette conquête obligée, organique, inscrite dans la fibre de chacun, est un voyage extrême.

L’aventure d’une vie
Bronze patiné et baguette en fer, 62 x 78 x 25 cm (2019).
Don Quichotte Y
Bronze patiné, 58 x 28 x 10 cm (2018)
Une allure pleine de rêves
Bronze patiné, 82 x 35 x 32 cm (2019).

En 2019, la série des chevaux, « Entre deux », s’intéresse à un geste nouveau. Il s’agit d’associer verticalement les éléments (cavalier et cheval). La dynamique est totalement différente. Elle induit le mouvement et l’instabilité. « Une allure pleine de rêve » (à droite) et l’ « Aventure d’une vie » (à gauche) illustrent bien ce propos. On notera aussi le traitement du bronze, d’une rugosité qui n’a rien de gratuite. Rugueuse est la réalité de cette ville que l’artiste traite symboliquement. « « L’aventure d’une vie » figure les difficultés des Kinois à se déplacer. Mais la série dans son ensemble, évoque notre société mondialisée, globalisée, dans un déplacement erratique. » Le thème est sans ambiguïté et éclaire la difficulté à se situer entre cultures, appartenances, croyances ou conditions

Et c’est dans ce même registre que le Don Quichotte Y (centre) trouve toute sa place. Pourtant, la pièce a été réalisée un an plus tôt. Composé de la même manière, sur son cheval squelettique, ce cavalier « à la Triste Figure » parcourt une planète elle aussi en errance.

« Recueillement »
Bronze patiné, dimension variable (2020).

Certainement la pièce qui respire le plus la sérénité. C’est un éden retrouvé à l’ombre d’un grand arbre, des rêveurs qui prennent le repos, dans le bruissement des feuilles. Le temps de l’âme est aussi celui du corps. Une nouvelle fois, le sculpteur revient à ces personnages stylisés qui l’accompagnent depuis 2014. Quelques lignes essentielles qui s’inscrivent idéalement dans l’harmonie du lieu et de l’œuvre tout autant.

« Recueillement » confirme un peu plus combien Beau voyage librement dans ses affirmations de sculpteur. Les passerelles ne sont jamais rompues. Le travail précédant entretient avec celui qui est actuel, des dialogues permanents, dans la sculpture et hors celle-ci.

Le travail est en cours de réalisation. Il faudra plusieurs mois pour l’achever. Disundi montre des dessins. On songe à De Vinci, au moment où il projette sa machine à voler (1488), quatre siècles avant les premiers aéroplanes.

C’est sur cette époque d’ailleurs que le sculpteur porte son intérêt. Et plus encore sur la puissance du message que le geste de cette époque véhicule. Comment figurait-on l’extase, la passion, l’empathie, la puissance, la gloire ou l’humilité? Il s’est intéressé notamment à Rubens. Cette fois encore, il s’attachera à représenter la verticalité et pousser son étude de la fragilité humaine. Comme dans son travail de 2019, des échelles grimpent au ciel et des hommes tentent de poursuivre un but, dans la complexité du destin.

Mais il va plus loin encore. Si son père lui a enseigné le bronze (et la beauté des girafes), Disundi veut inclure son propre rêve. Et la matière est rêve. Cette sculpture associera au matériau traditionnel, la fibre de carbone. Dans cette scène prophétique, des êtres nouveaux, fragiles et téméraires, s’engagent dans l’escalade. La fibre de carbone, c’est l’ultra-modernité, les avions, les automobiles futuristes ; c’est l’homme mutant, dans un rêve d’enfant et une nécessité.


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