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Interview / Tchalê Figueira / « Certains souriant, d’autres apeurés »

Quel tumulte apaisant ! Dans une époque portée sur les convenances, sourires métalliques et nécessités du marché, la voix de Tchalê Figueira porte différemment. A 65 ans, le peintre cap-verdien n’a plus rien à faire des tractations avec le diable. Sa trajectoire va entre des points d’horizon libres et nullement concentriques. La couleur joue avec les ciels intérieurs et les déplacements du volcan. C’est bruyant, lumineux, comme des coups de cymbale, mobile et maximal.

Jusque fin février, Tchalê Figueira expose (online) une petite dizaine de ses dernières toiles. On va dire un croisement d’époques, et qui a quelque chose à voir avec le temps que nous vivons. C’est plein de bêtes mythologiques et de sentiments qui le sont autant. Des gens boivent du vin, des femmes se renversent en arrière, des chiens aboient. On en voit de toutes les couleurs. Dans la vérité, n’est-ce pas ainsi que ça se passe ? Pas si sûr ! Cette interview revient justement sur la réalité. C’est au coin de nos rues, dans le silence de nos galeries, une peinture qui a besoin d’air et de lumière. Ouf, la sienne n’en manque pas. Rencontre.

Vous venez de produire beaucoup de tableaux. Année riche ? Quel sentiments, 2020 vous a inspirés ?
Un sentiment entre un orgasme de couleurs et une catharsis métamorphique sur le beau et le laid de cette année compliquée.

Dans tes derniers tableaux, il y a une simplification des scènes. Comme une synthèse de gestes, d’attitudes … Que se passe-t-il?
Trouver la simplicité, c’est un travail très sérieux. Je pense éviter en permanence la frivolité dans l’acte créatif, ne pas suivre les modes ou les tendances du marché. Ce qui se passe ? Je refuse absolument d’être catalogué. Je suis l’île de mon irrévérence. Je suis originaire de cette planète, je suis né géographiquement sur certaines îles proches du continent africain, je suis peintre. Point.

Tu peux nous dire comment le Cap-Vert, île métisse, nourrit ta peinture?
Cap Vert est le résultat de l’esclavage et du métissage des peuples. Nous sommes le produit d’un orgasme colonial. J’emmène l’Afrique, l’Europe et d’autres continents avec moi. Tout cela a créé en moi une identité qui va dans tous les sens. Les mythes, la tradition orale africaine, le carnaval venu d’Europe, la culture méditerranéenne, sa mer, malheureusement, aujourd’hui, cimetière d’émigrants, que j’ai peint en criant dans un de mes tableaux. C’est ça l’univers de l’île.

 » Je vois un grand canular d’opportunistes (conservateurs, etc.) qui dictent ce qui devrait être et ne pas être. Beaucoup d’artistes, sinon la plupart, s’engagent auprès des marchands d’art. Rares sont ceux qui restent fermes. » (T. Figueira)

Quand on regarde l’art contemporain aujourd’hui, dans cette peinture, comment situez-vous une production très uniforme?
Je vois un grand canular d’opportunistes (conservateurs, etc.) qui dictent ce qui devrait être et ne pas être. Beaucoup d’artistes, sinon la plupart, s’engagent auprès des marchands d’art. Rares sont ceux qui restent fermes. Ils ne font que peindre ou de sculpter ce que les règles du marché imposent. Qu’est-ce que je vois chez les artistes africains ? C’est de s’aligner dans un kitsch tropical ou d’essayer de créer un art conceptuel, dans une copie occidentale, pour montrer que nous, Africains, sommes des intellectuels? Je n’en ai jamais douté, sans avoir à le montrer.

Ta peinture abonde de références. Des choses très anciennes, quasi mythologique, d’immenses classiques comme Velasquez. Comment tu perçois ce temps immense?
Tu sais, nous sommes d’abord le résultat de ce que nous avons appris. Chaque grande œuvre d’art est intemporelle. Faire référence à Velasquez, s’inspirer de son travail, ou de tout artiste que j’apprécie, que ce soit en Europe, en Afrique ou ailleurs, c’est ce que j’appelle aller boire à la fontaine. Tout est une référence, et en tant qu’artiste je parle le langage des autres artistes avec mes mots, ou dans ce cas, avec mes couleurs et ma toile.

Recueillis par RC (ZO mag’)
Exposition : « Certains souriant, d’autres apeurés », jusqu’au 27 février.
A voir sur : https://zoes.fr/2020/12/25/expo-virtuelle-cap-vert-tchale-figueira/

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