Awa Ouattara / Un matin, il a fallu partir.

Dans la folie de 2010, Awa Ouattara et ses deux enfants fuient la Côte d’Ivoire pour le Burkina Faso. Un bitume tracé en plein enfer.

Deux jours plus tôt, Laurent Gbagbo a prêté serment. Les milices ont le contrôle de la ville. depuis fin novembre. On parle d’exécutions sommaires, de viols, de massacres. Pour la communauté internationale, l’Union africaine notamment, le vainqueur est Allasane Ouattara. C’est une reconnaissance sans valeur dans les rues de la capitale ivoirienne. Aujourd’hui, c’est la terreur seule qui tient les quartiers. Pourtant en plein désastre, la Côte d’Ivoire continue d’espérer. « On pensait tous que cela s’arrêterait après quelques jours. Et puis il y a eu l’annonce de fermeture des frontières. Je n’avais personne pour m’aider. Mon service allait fermer, les banques aussi, il n’y avait déjà plus rien à manger, le marché était fermé, et lorsqu’un point était ouvert, il n’y avait pas d’argent. C’est là que j’ai pris la décision. » Le 6 décembre 2010, Awa Ouattara prend ce qu’elle peut de bagages et laisse tout derrière elle, dans cette maison où elle pense encore revenir très vite. Ses quatre enfants vont la suivre, le petit-fils Charles (7ans), Hassan (9 ans), Moussa (15 ans) et la grande, Mariam (26 ans). « Ils étaient terrorisés. » A quelques pas de là, dans les rues de Grand Bassam, les tirs se rapprochent. Sur un trottoir, une personne gît, atteinte par balle.

« Je voulais prendre au plus vite le car, des milliers de gens comme nous faisaient de même. On nous annonçait qu’un bus allait partir, et nous avons attendu dans la chaleur une dizaine d’heures. Les enfants pleuraient, on ne savait rien de ce qui allait arriver, c’était une angoisse indescriptible. Puis le car est arrivé et nous nous sommes entassés dedans pour rejoindre le Burkina Faso. Là-bas, on savait bien que c’était la guerre en Côte d’Ivoire et qu’il y aurait beaucoup de réfugiés. Tous vivaient dans la peur de ne pas rejoindre les leurs. Il nous faudra deux jours. » Quarante-huit heures d’une longue fuite, l’appréhension des contrôles, les voitures brûlées, le quotidien de la guerre. Dans le corridor d’Abidjan, le bus est immobilisé deux heures, puis une heure à Tiébissou et trois à Bouaké. « Le 9 décembre enfin, au franchissement de Ouangolodougou, le Burkina se rapproche, mais il faut encore passer la douane et les contrôles des miliciens. » Et qui tient ce contrôle? Sont-ils du nord ou du sud. Quelle langue parlent-ils ? Pas une seconde, la tension ne se relâche.

« La charge était lourde pour les familles. Au bout de deux semaines , les regards ont commencé à changer. »

Sans savoir si on passera le prochain contrôle et qui tiendra le poste. Rebelles, fidèles, insurgés, contre qui ?

L’hospitalité ne dure qu’un temps
L’accueil côté burkinabé? Au départ, il y avait de l’entraide. La situation était terrible et on s’épaulait. « Mais la charge était très lourde pour les familles . Au bout de deux semaines , les regards ont commencé à changer. Je me suis alors rapprochée de l’Action sociale, pour avoir un peu de maïs, que j’échangeais contre le riz et les pâtes. En même temps, j’ai cherché un travail pour réfugiés. Comme infirmière, j’ai trouvé une place dans un laboratoire d’analyse, à Banfora, à 70% du Smic mensuel. C’était bien moins qu’en Côte d’Ivoire, les enfants ne mangeaient plus à leur faim. »

Pendant deux ans, rien ne va changer. La situation ivoirienne, elle la suit par la télé et les radios. Aucune stabilité véritable, des moments où on sent que tout peut encore basculer. Du côté burkinabé, les rapports sont devenus tendus. « Au fond, de nous savoir à côté, dans le besoin, ça finissait par les lasser. » Et puis, la Côte d’Ivoire a posé les armes, lasse de sa violence, fatigués de compter ses morts. Juillet 2015, les frontières sont enfin rouvertes. A cet instant, Awa veut rentrer et aller voir de ses propres yeux.  » Je voulais revenir maintenant, et faire venir mes enfants. Même si tout était à refaire, je prendrai une maison et on pourrait tout reconstruire. ». Elle marque un temps d’arrêt, elle regarde vers la fenêtre. « Ce départ du Burkina Faso, c’était la seule issue qui restait. C’était chez moi, et je devais partir. Je me suis sentie humiliée par cette obligation. Humiliée et nue. »

De retour à Abidjan, elle trouvera un emploi d’infirmière dans le privé. Quelques mois plus tard, quand elle aura gagné suffisamment d’argent, elle pourra louer plus grand et aller chercher ses enfants. « Je suis repartie avec le bus, j’ai refait le même voyage jusqu’à la frontière, puis à la maison de Banfora. » C’est là qu’elle découvre un lieu pillé, vide. « Ils avaient tout pris. Je ne savais pas précisément, mais ils n’avaient rien laissé. Ce qui voulait dire que l’histoire nous avait frappés à deux reprises. Au début de la guerre et à la fin. Jusqu’à aujourd’hui, je ne m’en suis jamais remise. » 

De cette route, on ne revient jamais vraiment.

Texte et photos Roger Calmé

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