Ly la Gazelle / un millième de seconde à bâtir

A quoi bon trop parler. Un objectif photographique est capable de dire, en 1/125ème de seconde, toute une vie, toute une âme. Ly La Gazelle, de son vrai nom Lissa Phillis Tabitha, fonctionne de la même façon. Ça ne sert à rien de trop parler. L’origine de sa photo ? Elle répond sans hésitation : « L’instinct ». Une forme d’urgence, aussi vive que le mouvement du déclencheur et l’image qui se fixe sur la pellicule. Autodidacte donc, même si ses parents ont vécu dans ce milieu artistique. Au fond, c’est un besoin d’aventure qui la tenaille. L’image, le voyage, le goût de l’inconnu.

Mais le véritable départ ? Sans doute ces dix années passées à Marrakech et son travail de communicatrice pour le « Jardin d’Anima ». Le directeur du lieu tombe sur ses clichés et perçoit le potentiel artistique. « J’ai commencé par faire des clichés avec mon smartphone, et puis des choses très différentes qui tenaient de la photo, et aussi de la peinture. Le directeur du jardin a trouvé un réel intérêt, et m’a proposé de couvrir des événements. » L’impulsion première, le film dans le boîtier.

« Ce qui me transcende, c’est le quotidien des gens. C’est interpeller la société face aux situations difficiles que certaines personnes vivent. »

Les années ont passé et La Gazelle n’est plus une inconnue. Les choses se sont mises en place et sa perception s’est affinée. Une approche humaine de la réalité, proche en cela de certains documentaristes… auxquels il arrive qu’on la compare. « Je veux montrer les gens « invisibles », ceux dont personne ne parle, ceux que personne ne voit. Photographier leurs mains, par exemple. Les mains déterminent les conditions de vie d’une personne. (…) Pour moi elles sont la porte de notre âme, de notre identité. » Son expo en 2017, à Abidjan, « Instinctiv », leur consacrait une place centrale. Des mains ordinaires, des mains de travailleurs. « Ce qui me transcende, c’est le quotidien des gens. C’est interpeller la société face aux situations difficiles que certaines personnes vivent. » On pense alors au travail de Depardon, aux clichés de Sebastião Salgado, humaniste et fantastique. Et puis l’immense Seidou Keita. Dix ans de prises de vues qui l’emmènent au Ghana, au Togo, dans les coins les plus reculés de la Mauritanie et jusqu’en Birmanie. Dénominateur commun, ces visages, cet ancrage à la réalité des gestes. Elle ne s’en éloigne jamais.

Beaucoup d’artistes africains le disent. Pour vivre de son art, il faut appartenir à un sérail. Sorti de ces arpents, vous restez inconnu. Peut-on vivre de ses images ? Trouvez des murs ? Et des voies non officielles… Elle sourit. « Vous savez, si vous faites de la musique, peut-être. Pour le reste, oui, il faut faire partie d’une certaine élite. Ça reste cloisonné. Ça ne donne pas la possibilité à tout le monde de s’exprimer. Heureusement, il y a la nouvelle génération qui a compris ça, qui crée des associations comme « A’lean & friends » qui essaient de promouvoir l’art des jeunes talents. » Ni fatalisme, ni renoncement, ni amertume, mais l’invitation nécessaire au courage. « Si mes jeunes sœurs veulent faire de la photo, il faut qu’elles s’en donnent les moyens, d’avoir de la rigueur, et d’y aller à fond. »

Les mains disent la vérité d’un être, sa vérité terrestre. La terre qui les remplit, le métal qu’elles tiennent, la souffrance qu’elles supportent.

Sur certaines de ses images, Ly montre des cadenas. Ils ont d’ailleurs fait l’objet d’un accrochage, « Open Mind ». On serait tenté d’y voir un simple message. « Faites sauter les serrures, ouvrez-vous le monde ».

Roger Calmé
Photo Ly la Gazelle

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