Libreville / Capitale du capitaine

Pont Nomba, le débarcadère favori des tables maritimes. Au retour des bateaux, activité maximale. Le poisson donc, mais pas seulement… Il fut un temps.  

8 heures du matin, et déjà, la grande activité. Le pont Nomba s’agite autour des bassines et des 4×4, nettoie le poisson dans les eaux grises du Komo et remplit les glacières. On n’est pas à Lambéréné ou Coco Beach, mais au sud de Libreville, sur le débarcadère le plus populaire de la capitale. Sous la voie express, des dizaines d’étals, les cris, l’empoigne, la cliente qu’on s’arrache. C’est dans ce bazar maritime que les restaurateurs et les particuliers s’approvisionnent. Même si les pirogues ont accosté un peu plus haut, du côté d’Ouloumi. « Le meilleur vient quand même ici. Tu as la fraîcheur, du poisson bien « saignant ». Les taxis prennent donc les capitaines, les raies, le barracuda à la pirogue, en ville, et vendent ici », explique Jean-Marcel, installé devant sa Guinness, au maquis de Geneviève. C’est vrai qu’il travaille juste en face, Police maritime. « Gamin, mon père m’emmenait. Je crois avoir tout vu. Et bien avant qu’ils démolissent une partie.  Oui, il y avait des femmes et de la drogue. C’était un peu louche… mais les gens aimaient l’ambiance.» A la table d’à côté, ses collègues sourient et vidant le remontant matinal. Les journées sont longues et le boulot de manque pas.

Il n’a pas tort, Jean-Marcel : l’ambiance. « Ce matin, c’est calme, sourit l’officier, mais ça peut partir d’un rien… » Quand la chaleur monte, les vendeuses ont parfois l’humeur orageuse. Plus d’une fois, on a vu les pagnes arrachés et les empoignades finir dans la poussière. « Selon les jours, elles sont un peu plus de 150, toutes des ouest-africaines, en majorité nigérianes et béninoises. Le marché, c’est leur domaine. Et pendant ce temps, les maris sont en mer. » Difficile métier. Partis au moment de la marée pour trois jours au large, dans le froid, dans les vagues, à relever nuit et jour les trémailles. Une pêche traditionnelle, parfois un peu de resquille… et les canots de la brigade pour contrôler.

Les mots, ça sert à rien. Plutôt que de trop parler, le pont Nomba se désaltère à la Regab et au kaï-kaï racine. « Pas de photo, y’a rien à voir. »

Restaurateur au centre-ville, quartier Louis, Paulin a aussi ses habitudes. Ce matin, il a sorti les billet pour du capitaine, de la raie et le poisson fumé des femmes nigérianes. « On le fait aux Akéyé, et il est amené en pirogue… ce qui évite les contrôles routiers, sourit-il. Mais c’est du bon. » A l’angle de la table, Geneviève Tchoga secoue la tête. Il y a trois ans qu’elle s’est établie ici. De la cuisine sans façon, moitié punu, moitié bassa (Cameroun), avec pour argument premier : « ce qui plait à ma bouche, plaira à celle du client. » Ses casseroles, se vante-elle, « c’est pas du wassa-wassa. » Des condiments comme chez elle et une cuisson « aux petits oignons ». Son tracas, c’est le prix du poisson. Depuis deux à trois ans, les prix ont bien augmenté. Mais on n’en parle pas trop. Les mots, ça sert à rien. Plutôt que de trop parler, le pont Nomba se désaltère à la Regab et au kaï-kaï racine. « Pas de photo, y’a rien à voir. »

 » La frontière avec la Guinée n’est pas loin. Des travailleurs qui viennent du Sénégal, de la Côte d’Ivoire. Et qui se font prendre ici. « 

Midi approche. Cette fois les terrasses sont pleines. Sur les chaises, on a posé les damiers. Il y a des gosses, il y a des vieux qui font la causettes et reluquent les mignonnes.  Ce n’est pas le village, mais ça y ressemble. La contrebande ? Jean-Marcel se laisse aller. « Bien sûr, il y en a toujours et du trafic de migrants aussi. La frontière avec la Guinée n’est pas loin. Des travailleurs qui viennent du Sénégal, de la Côte d’Ivoire. Et qui se font prendre ici. » Et puis il y a les bateaux chinois. Cette fois le sujet fait l’unanimité. Parce qu’ils ratissent le fond, parce que les poissons y passent tous, et que bientôt ce sera fini. Et cette fois, le pont Nomba ne s’en relèvera pas.

Roger Calmé
Photos RC

La pêche n’est plus très bonne
Méfiance immédiate. « Si vous voulez acheter du poisson, oui, mais pour le reste, on n’a rien à dire », lâche cette épouse de pêcheur Ewé (Togo), devant son étal de poisson. En 2002, sous prétexte de lutter contre l’immigration clandestine, le trafic des marchandises et la pêche clandestine, nombre de villages de pêcheurs, au sud de Libreville, ont été démantelés. Celui du pont Nomba notamment. L’activité commerciale en a cruellement souffert. A 80%, la pêche traditionnelle est une activité ouest-africaine. Ce sont des Ewé et des Fanti (Ghana-Togo), des Popo (Bénin), des Yoruba (Nigeria), lesquels souffrent depuis une quarantaine d’années de cette politique, soulignait dans son étude Serge Longou (2014). Aujourd’hui, une grande méfiance est de mise. Au marché, comme aux maquis, la même appréhension. De plus, on dit que l’Oprag  (ports et rades du Gabon) entend remettre la main sur ces terrains stratégiques. Les responsables des communautés le savent. Et les pêcheurs aussi. Un coup mortel. (RC)

Juste de l’autre côté de la lagune, au Akéyé, on fume le poisson et on l’amène en pirogue. La seule façon d’éviter les contrôles.

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