Catherine Casiez / « Les Négros ont toujours les dents blanches. »

On grandit avec. Elle est dans le ventre, elle est devant les yeux. A l’intérieur et tout autour. « Tu n’es pas comme nous. » Catherine Casiez avait six ans. C’est fou ce que ces gosses-là peuvent faire mal. Ils savent aller à l’essentiel. Ils ont la précision des assassins. « T’as vu tes cheveux ?»  Dans un livre assez terrifiant, l’enfant qu’elle était est revenue sur ces blessures et l’adulte a ouvert bien large la fenêtre. Dans cette entreprise de destruction, dans ce chantier de la négation, les enfants sont comme les parents. Leurs petites mains tiennent la pierre.

Et puis un jour il y a l’école. Le monde s’est révélé brusquement avec cette cour ?
J’ai souvent une impression assez schizophrène de cette histoire. Je vis une enfance remplie d’affection, ma grand-mère m’élève dans une grande tendresse. Mon monde est totalement préservé ou presque. Et puis, la porte s’ouvre. Et c’est dans cette école que je découvre une autre réalité. Je n’ai pas de copines, elles font semblant un moment, et tout à coup, ça revient. Les moqueries, la cruauté… Mais quand je sortais, je retrouvais une sorte de monde parfait. Blanc, noir. Jusqu’au professeur en sixième, qui me fait monter sur l’estrade et demande à la classe : « Est-elle bien comme vous ? Quelle différence vous voyez ? »

Il n’y avait pas de Noirs autour de nous. C’est un village, j’étais la seule. Alors je regardais Daktari, le feuilleton, parce qu’il y avait des Africains.

Pour une enfant de cet âge quels sont les repères ? On vous fait sentir que vous êtes différente et que cette différence implique un rejet…
Je me réfugiais dans des fantasmes. Il n’y avait pas de Noirs autour de nous. C’est un village, j’étais la seule. Alors je regardais Daktari, le feuilleton, parce qu’il y avait des Africains. C’était la même chose avec les Clodettes, l’une d’entre elle était noire. Je pouvais ainsi m’identifier.

A la maison personne ne vous parle de votre père ?
Certainement pas. Ma mère a toujours nié son existence. « Il n’est pas comme nous », je me souviens de sa phrase. J’aurais eu besoin de cette image, mais elle l’a totalement effacée. Ensuite, quand j’ai posé des questions, ou si un sentiment me traversait sur ma couleur, on me faisait sentir, ou on me disait, que j’en revenais toujours là. Que je n’avais que ça en tête, que je faisais mon intéressante… Des gens qui passaient, des « amis » que ça agaçait. Ma couleur.

En somme, à l’extérieur, on vous rejette parce que vous êtes différente, et à la maison, on cherche à effacer votre identité…
Mon père n’était pas quelqu’un comme nous. C’est vrai, il avait fait des études, il était médecin, et nous sommes des « petites » gens ». C’était une façon de lui régler son compte. Je n’ai jamais su son nom, je n’ai jamais vu son visage. J’ai essayé, et puis je me suis fatiguée. Non je ne suis jamais allée aux Antilles. Chercher où ?

« Est-elle bien comme vous ? Quelle différence vous voyez ? »

La rébellion, parce que vous n’allez pas accepter ça toute votre vie…
Non, je me suis rebellée très tôt, je disais à ces filles ce que je pensais. Ensuite, il y a eu des choses que je voyais et qui m’ont convaincue que je devais parler. Par exemple la télé. On avait ces émissions avec Michel Leeb. On ne le dit pas, mais ce type a fait beaucoup de mal avec ses caricatures des Noirs. Ensuite, je pense à Laurent Baffi qui disait que nous étions « les plus beaux enfants du monde ». Je n’ai pas eu du tout cette impression. Ce dont je me souviens ? C’est cette petite fille à Henin-Beaumont, première ville du FN, qui me regarde et me traite de sale négresse. Ce sont ces choses-là qui m’ont dit que je devais l’écrire.

Les années 80 sont assez loin, même si beaucoup de choses restent à confirmer. Vous le voyez comment ce monde désormais ?
La représentativité. Nous sommes plus présentes, plus reconnues. L’élection en Amérique de Barack Obama, les larmes du pasteur Jackson, la présence de Mme Taubira… Ce sont des images qui font du bien. Vous savez, je repense à Michel Leeb et son sourire. Ces dents qu’il montrait. Le lendemain à l’école, les filles me disaient ça. « Les Négros ont toujours les dents blanches. » Ce n’est plus comme ça.

Roger Calmé
Photos famille Casiez et DR

« No Black’s land », de Catherine Casiez, édit. Sydney Laurent. 7, 99 euros (Ebook) et 18, 90 (papier)

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