Sanassa Kaba / Les esprits sont invités

LA REINE POURPRE
C’est une reine, authentique, et son royaume est en Guinée Conakry. Aussi incontestable que la parole du griot ou les présages du vent. Un royaume qu’elle n’a jamais quitté, mais qu’elle pose dans le nomadisme splendide de ses créations. Depuis les années 90, elle en est l’ambassadrice. Rouges impeccables, noces de sang et de lumière, il y avait dans la collection présentée à Villeneuve- sur-Mer, août 2018, des éclats de corrida. A l’image de cette robe pourpre, nouée de carmin, et de ces batiks, taillés comme de grandes voiles, sablées, cisaillées d’encres.

Africaine donc, mais avec des incartades parfois, comme des échos d’Asie. Kimonos et yukata, aux motifs africains, portés comme tels, par de sombres geishas. C’est beau et formidablement spirituel.

Roger Calmé
Photos Lawrence Damalric

Un défilé qui est aussi un hommage à sa terre guinéenne. Sanassa Kaba nous parle de sa dernière collection. Il s’agit de couture et de culture, de création et de tradition. Voyage au cœur de l’Afrique.

Comme chaque fois, tu as ouvert ce défilé par le plus étonnant des personnages. Et ce n’est pas un mannequin…
Je commence avec mon totem. C’est ainsi que l’on fait chez nous. Le plus fameux est le Balaka, « le plus ancien des balafons », et qui sort une fois tous les 10 ans. Le reste du temps, il reste dans la case bleue. Là, le mandingue rentre chez lui, pour cette journée. Tu auras mille personnes qui battent les percussions. C’est très important les fétiches. Je  vais ouvrir ici avec l’ « Esprit du vent », en malinké, tu dis fonio bassi. C’est lui qui fait voler les pollens, qui ensemence la terre, qui va plus vite que le soleil, qui attise ou éteint le feu. C’est lui aussi qui calme la chaleur. Sur l’étoffe, tu retrouves les éventails peuls, circulaires, en paille tressée, et cousus sur le tissu marron. La couleur de la terre.

Mais tu ne montres pas encore tes robes…
D’abord, il y a le grand Mamaya. Il faut dire ce que c’est, en Guinée, un moment social. A Kankan, on lui consacre toute la journée. Les hommes dansent, les femmes dansent. C’est la rencontre du passé et du futur. Très important ! Les familles sont représentées par leurs couleurs. Et on veut se faire voir dans les plus beaux boubous, avec l’or qui affirme la richesse. Beaucoup d’or ! Autre symbole, les femmes attachent aussi le foulard. Il peut atteindre les 6 mètres… et les gens comprennent alors que l’homme s’occupe bien de la femme. On le voit à la façon dont il est attaché.

Une collection qui voyage aussi, géographiquement.
Parce que je suis, entre l’Europe et l’Asie. Ce que je veux montrer surtout, c’est la richesse qu’offrent nos matériaux. Ils sont d’une grande noblesse : le batik, le pagne tressé et le wax. Celui-ci est importé, il est venu de Hollande, mais il s’est nourri de notre culture. Dans ses dessins, dans ses couleurs, il est totalement africain. Ensuite, je mets les matières européennes, le coton, léger, la soie et le lin. Ils vont donner cette souplesse, la liberté des mouvements.

Une robe coup de cœur ?
Une robe en coton, marron, très légère, avec des instruments de cuisine accrochés par des attaches rouges, la couleur des fétiches. Je l’appelle l’ « Esprit du baobab ». Elle rend hommage à cet arbre et à tout ce qu’il donne.

Comment vois-tu la mode africaine de ces dernières années ?
La mode ? Ou plutôt l’importance du vêtement, d’une élégance, que nous avons toutes ? En Afrique, tu as un couturier tous les 20 mètres. On est très attentif aux vêtements. Pas question de s’habiller n’importe comment. Alors, ça donne beaucoup d’idées. Les habits de nos fétiches sont importants, mais aussi ceux que nous créons au quotidien. Regardez, les Européens ont commencé à porter le pagne et le wax. C’est un signe. Il y a une mode africaine, vivante, parce qu’il y a une élégance… innée.

Tes premiers souvenirs de couture ?
Dans les années 80. Tu vois, je mesure 1m, 81, avec 50 cm d’épaules. Je faisais le mannequin et je ne trouvais rien à porter. Alors, j’achetais un coupon au quartier et je prenais l’aiguille. Le soir,  j’allais chez Castel et on me disait « ce que tu es belle dans cette robe ». Le premier défilé organisé ? C’était en 1989, dans l’école que j’avais ouverte.

Tu es depuis plus de trente ans à Nice. Dans la mode. Demain ?
La mode, non je ne vais pas arrêter, mais elle va me servir à faire la promotion de mon association Sanka. Je veux que l’on s’occupe des enfants et des mères en Guinée Conakry. Il y a beaucoup à faire. Des mécènes vont m’aider. On ouvrira des écoles. Vous savez, 70% des garçons ne vont pas à l’école et 90% des filles. La mode me permet de les accompagner.

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